Vincent Leloup est co-fondateur de l’agence « Divergence-Images » et du web magazine « Rendez-vous Photo ». 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • l’importance de se regrouper pour résoudre un problème à plusieurs (2″30)
  • Comment le marché de l’image force les photographes à se réinventer (19″00) 
  • l’intérêt des micro-stocks pour diffuser ses images (41″29)
  • quelle est la place de la photo de presse aujourd’hui (1’09″48)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

L’importance de se regrouper pour résoudre un problème à plusieurs. 

Vincent Leloup est photographe depuis 1979. Il a aujourd’hui 64 ans,  et nous avoue que « ça fait 41 ans que je fais ça et j’en vis depuis 39 ans ». Il est le co-créateur d’une agence photo dans les années 80 qui s’appelait Collectif Presse qui a duré une dizaine d’années. 

« Chaque fois que j’ai un problème, j’y réfléchi non pas seul mais à plusieurs. Il se trouve qu’en général les photographes ont les mêmes problèmes au même moment ».

Quand il a lancé Collectif Presse, Vincent Leloup avait un peu plus de 20 ans. Il était confronté aux grandes agences qui ne prenaient pas le risque d’embaucher de jeunes photographes et aux journaux qui faisait moins appel aux indépendants qu’aujourd’hui. Ainsi, il a créé une petite agence avec des photographes de son âge pour pouvoir démarrer. 

Quant à la création de Divergence, le problème de la diffusion des images des photographes indépendants se pose au début des années 2000. C’est l’ère du numérique et les grandes agences ont pratiquement toutes coulé. « Donc l’invention du site mutualité qu’est Divergences vient de là. On avait à l’époque, tous le même problème et on a inventé ce système de diffusion pour y répondre ». 

« Rendez-Vous Photo, c’est différent parce que c’est encore en pleine expérience ». Avec ce projet, Vincent souhaitait contrer le manque d’occasion de publications pour les photographes. Il a alors réfléchi à une nouvelle opportunité, axée sur le photojournalisme. 

« J’étais gérant de Collectif Presse donc c’est moi qui ai vécu les emmerdes avec les impôts, l’Urssaf, la banque qui t’appelle tous les jours à 9h05 pour te dire que t’as 200 000 francs de découvert et te demande ce que tu vas faire pour régler ce problème. 

« J’ai été traumatisée par ces deux dernières années. Je n’avais plus le temps de bosser. J’avais une phobie de recréer une société. C’est pour ça que Divergences est une association ».

Vincent souhaitait une structure sans comptabilité, sans frais fixes. 

Site web de l'agence Divergence Images
Le site web de Divergence

« On est les premiers à avoir inventé cette mutualisation de site. Je suis assez fier de cette réussite ».

Comment le marché de l’image force les photographes à se réinventer

Le marché de la presse papier est de moins en moins rémunérateur. Il faut trouver un moyen d’investir le web de façon concurrentielle. 

Les grandes agences ont un trésor constitué de leurs archives. « C’est une valeur patrimoniale qui les fait vivre en grande partie. Le problème se pose pour les quelques photographes qui continuent à produire pour ces agences-là, en sachant qu’ils ont un avantage, ils ont un réseau de diffusion international, avec un système de diffusion croisée ». 

Selon Vincent, Mediapart est la seule vraie réussite d’un magazine en ligne. En réussissant à publier des sujets incontournables tout en état un média généraliste, Mediapart a réussi à créer une identité qui plaît à sa communauté. 

Rendez-vous Photo, magazine en ligne dirigé par Vincent Leloup.
La page d’accueil du magazine en ligne Rendez-vous Photo

« Les gens s’abonnent au début parce qu’ils t’aiment bien, puis ils voient qu’ils ne s’en servent pas, et quand vient le réabonnement, ça ne passe pas. Notre erreur ça a été de penser qu’un média de niche pouvait faire aussi bien qu’un média généraliste ». 

Quand on lui pose la question de l’évolution du marché de l’image, Vincent nous soutient qu’il était encore très optimiste il y a quelques années. Il pensait que l’apparition des journaux sur le web était une bonne chose, parce que cette part de diffusion des images reviendrait forcément aux photographes. 

« Or cette récupération a été beaucoup compliquée que prévu. Et même avec Rendez-vous Photo, on n’a pas réussi à créer un marché suffisant pour que Rendez-vous photo soit sorti d’affaire. Il y a un vrai problème de liquidités pour la diffusion sur le web ». 

Il est moins optimiste aujourd’hui parce que cette transition s’avère beaucoup plus longue et complexe que ce qu’il avait imaginé.« C’est pour ça que sur Divergences j’aimerais qu’on ait des tarifs spécifiques pour le web. 

Quand tu crées un site mutualisé, tu n’as pas de regard sur les tarifs qu’appliquent les photographes ». Eux-mêmes n’ont d’ailleurs pas la main là-dessus parce que les magazines ont leur propre grille tarifaire. Le risque d’une négociation trop rude de la part du photographe c’est le louper la publication et de se « griller » auprès du journal. 

l’intérêt des micro-stocks pour diffuser ses images 

L’enjeu de la publication des images sur le web reste la tarification, qui fait débat au sein même de la profession. « Si je suis un peu provocateur, je peux dire que peut-être certaines de mes photos ne valent rien, qu’elles pourraient être publiées gratuitement sur certains supports. En revanche, j’ai d’autres images qui valent beaucoup ». Donc je comprends qu’un photographe aille vers des choses qui lui permettent de vivre ». 

Vincent Leloup fait le parallèle entre la fin du monde et la fin du mois. La fin du monde de la photo est annoncé depuis longtemps par des gens qui ont un regard peu optimiste sur l’avenir du métier. Et puis il y a la fin du mois, « il faut bien réussir à vivre de sa photo. Donc je comprends qu’un photographe aille vers des choses qui lui permettent de vivre ».

fQuand on l’interroge sur l’utilisation des banques d’images, il répond sincèrement :  « Je n’ai pas de vrai avis sur les stocks. Les photos qui sont vendues sur ces sites-là sont quand même assez différentes de celles que nous faisons, même si certains évènements (comme l’incendie de Notre Dame) permettent à des photographes qui ne sont pas pro ou qui aimeraient le devenir de diffuser leurs photos sur les stocks ». 

Quelle est la place de la photo de presse aujourd’hui ?

Vincent Leloup revient sur l’expérience de Rendez-vous Photo. Il trouve très intéressant le travail d’éditions sur les photos qu’il reçoit mais est un peu plus réservé concernant la jeune photographie. « C’est beaucoup du 35 mm à 2M de l’action. Ce sont des photos qui sont très « signées » souvent. Quand je reçois un sujet, il manque les gros plans et les plans très large. Si tu n’as pas la double d’ouverture, ton sujet ne passe pas ». 

Le co-fondateur de Divergence fait une différence entre photo de presse et photojournalisme. « ll ne devrait pas y avoir de différence mais j’ai le sentiment que quand on prononce le mot photojournalisme, on pense beaucoup aux photos de guerre, aux photos de conflit, et qu’on pense peu aux portraits, à la photo d’illustration et que toute cette partie de la photo de presse est un peu oubliée. Je ne connais pas d’expo sur comment on a traité la photo de supermarché depuis 20 ans ». 

Le portrait fait vivre les photographes, tout comme la photo d’illustration. « Puis, de temps en temps, tu fais un grand reportage et ce grand reportage qu’on va mettre dans le secteur photojournalisme, c’est en fait une petite partie de la vie des photographes ». 

Vincent conseille aux photographes de répondre à tous ces domaines pour réussir à vivre de son métier. 

Vincent pointe aussi la multiplication des festivals photo et des prix qui permettent à quelques photographes de trouver des financements pour leurs sujets. « C’est un emplâtre sur une jambe de bois. ça va sauver un photographe pendant un an ». Il reconnaît, néanmoins que la palette des sources de revenus s’est un peu élargie pour les photographes d’aujourd’hui. 

Enfin, Vincent affirme que  « le photographe doit suivre ses sujets. C’est le suivi à long terme qui va faire que tu vas te démarquer des autres. La motivation première c’est de voyager et de rencontrer des gens mais ce n’est pas le cœur du métier ». 

Il revient en fin d’épisode sur l’importance de ne pas rester seul. Il est essentiel de se confronter aux regards et aux idées des autres. 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Divergence Images

Rendez-vous Photo

Méthodologie pour vendre ses photos à la presse magazine

Découvrez une méthode qui fonctionne pour vivre du photojournalisme durablement en apprenant à trouver de bonnes idées de reportages et surtout en apprenant à les vendre.

photoreporter photojournalisme

Vincent Wartner est photographe et vidéaste. Il a cofondé le collectif Riva Press en 2007 avec 4 photographes. Il travaille pour la presse quotidienne , la presse magazine et la télévision. Il est aussi le cofondateur du Collectif DR, créé en septembre 2019.

Après des études en arts plastiques, Vincent Wartner devient infographiste et travaille pour un grand groupe automobile. En 2007, il suit une formation de 6 mois à l’EMI-CFD, alors dirigé par Wilfrid Estève. 

Il crée, avec 4 autres photographes, le collectif Riva Press, puis devient photojournaliste salarié à 20minutes. « C’était partir dans des conditions top au niveau des frais, accompagné d’un rédacteur ou d’une rédactrice, c’était une façon de travailler que j’ai beaucoup aimé ».

Le marché de la presse étant en perte de vitesse, Vincent retrouve son statut d’indépendant et intègre Hans Lucas quelque temps : « c’était un nouveau challenge, mais je ne m’y suis pas retrouvé complètement. Je suis retourné chez Riva Press ». 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • L’intérêt de rejoindre un collectif (9 »43)
  • Comment déjouer la concurrence (19 »07)
  • L’évolution de la vidéo sur le marché de l’image (31 »37)
  • La particularité du Collectif DR (15 »10)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Quel est l’intérêt de rejoindre un collectif ?

« Quand on mettait nos images en agence et qu’on voyait que l’agence prenant entre 50 à 70 % de la vente, on a voulu changer. On a créé un truc qui nous ressemblait et qui est toujours actif aujourd’hui ». Vincent voit dans le collectif la possibilité de mutualiser les ressources, de trouver de l’entraide et surtout d’avoir le contrôle sur la structure pour diffuser et vendre les images en direct aux rédactions. 

Il rappelle à quel point le métier est difficile. « C’est déjà compliqué pour un photographe avec une structure. Pour un photographe sans structure, c’est encore plus compliqué ». L’émulation qu’apporte le collectif est un encouragement à se dépasser. « Se confronter aux autres, ça ne peut être que positif ». 

Publication dans le magazine VSD du 24 Septembre 2015. @Vincent Wartner

C’est une façon d’avoir un retour constructif sur ses propres images et de tester des idées en en parlant avec des collègues. « C’est ce qu’on a expérimenté avec Riva, ça nous a permis de ne pas partir dans tous les sens, de se rencontrer sur ce qui était important. C’est une possibilité d’avoir toujours  un œil critique sur son travail. Ça évite de perdre du temps, de l’argent, ça permet de partir sur un sujet bien préparé. »

La structure permet aussi un accès à certains sujets grâce à la lettre de mission. Ainsi, Vincent nous raconte qu’il est allé 5 fois de suite à la frontière turque pendant la guerre de Kobané. Il n’a jamais réussi à entrer dans la ville : «le fait est que dans les derniers jours où j’étais présent là-bas, ils avaient une zone très près de kobané où on pouvait s’avancer à quelques kilomètres de la ville, on avait vue sur des scènes de guérillas : ce corridor, je n’y aurais jamais eu accès si Wilfrid Estève ne m’avait pas fait une lettre de mission ». 

Les lettres de mission des rédactions sont de plus en plus compliquées à obtenir. « Il faut se débrouiller autrement ». La lettre de mission du collectif est une alternative importante. Elle peut ouvrir l’accès à des événements sportifs par exemple. 

Comment déjouer la concurrence ?

Vincent ne nie pas la concurrence mais y voit autre chose : « les photoreporters, on est tous concurrents mais on se connait tous plus ou moins, il y a vrai sentiment fraternel entre nous, c’est encore plus vrai sur des terrains compliqués ». 

Sur un même sujet, chacun va le traiter à sa manière. « Il y a toujours moyen de s’extraire de la meute ».

« Il y aura toujours dans un collectif, des têtes d’affiche, des gens qui marcheront mieux que les autres mais c’est comme ça, c’est normal ». C’est pourtant un phénomène qui va bénéficier à l’ensemble des membres de la structure. En effet, les rédactions vont venir s’intéresser à ce que produit le collectif et aux profils des différents membres. 

Vincent revient sur son voyage en Guyane. « On m’a proposé de partir sur une expédition en Guyane. J’ai eu 24h pour me préparer pour partir un mois en autonomie totale pour suivre deux scientifiques du CNRS qui allaient à la rencontre des chercheurs d’or clandestins au fin fond de l’Amazonie et le tout protégé par 9 légionnaires du 3ème REI de Kourou ». Il nous détaille les conditions de tournage compliquées dues à la saison des pluies tardives et l’humidité maximale qui a mis à mal le matériel. « Je m’attendais à une grosse aventure mais ça a été plus qu’une aventure, un travail sur moi-même au fin fond de la forêt. Il faut se surpasser, ça ne se joue pas qu’au physique mais essentiellement au mental ». 

Finalement la concurrence représente peu face à sa capacité à se dépasser soi-même. 

Publication dans le journal La Croix du 11 janvier 2017. @Vincent Wartner

L’évolution de la vidéo sur le marché de l’image

« C’est une suite logique dans mon travail. Je ne lâche pas la photo mais c’était une envie que j’avais depuis un moment de basculer en vidéo ». A son retour de Syrie, Vincent a décidé de commencer la vidéo : « le fait est que quand je suis rentré, j’avais un goût d’inachevé parce que j’avais ramené finalement peu de photos, j’avais rencontré des gens qui m’avaient filé des témoignages hyper intéressants, ils auraient eu des sonores à faire ».

Il nous avoue qu’il aurait pu faire des diaporamas sonores mais il aime la complexité que requiert le travail en vidéo. « Le travail se prépare en amont comme en photo mais après il y a un gros travail à faire de derush, de montage, d’écriture de l’histoire, toutes ces choses qui font que c’est assez complet et ça me convient bien de faire tout ce travail de recherche, d’écriture ». 

Pour un documentaire de 52 minutes, Vincent explique que le synopsis est bien plus complexe à développer que pour un reportage photo. Le travail est conséquent. Il faut réfléchir à tous les aspects du documentaire en amont en étant le plus précis possible, « parce que les chaînes ne s’engageront pas si vous restez flous. Ils veulent s’imaginer déjà ce qu’ils vont voir à l’écran ». 

Quant aux budgets alloués à la vidéo, ils sont nettement plus importants que pour la photographie. Le sujet sera rediffusé. Il vit beaucoup plus longtemps qu’un sujet photo. 

Quand on lui demande si la vidéo remplacera un jour la photo, Vincent répond honnêtement : « les rédactions vont de toute façon dans la direction dans laquelle ça peut coûte le moins cher. Effectivement, si on peut envoyer un seul mec au lieu de deux, ça sera peut-être ça bientôt ». D’ici là, il reconnaît que les photographes sont pour l’instant bien identifiés par les rédactions. Il peut arriver qu’on demande au photographe de ramener quelques séquences vidéo en plus de ses photos. « La consommation a changé aujourd’hui, la vidéo capte bien plus de spectateurs qu’une photo ». 

La particularité du Collectif DR 

Vincent insiste sur la part de l’accompagnement chez DR. « On peut très bien aimer travailler seul mais le fait d’avoir quelqu’un derrière qu’on peut contacter en cas de problème, en cas de galère, c’est hyper important ».

C’est l’avantage de ce collectif par rapport à d’autres structures. L’espace de formation est conséquent pour que chacun puisse travailler à son rythme sur les différents aspects de la construction photographique d’une histoire. Même si l’ADN de ce collectif est affiché clairement, l’apprentissage ne se limite pas au reportage (techniques d’écriture, synopsis, vente des images, contacter les rédactions). 

Les profils des membres sont très variés, ce qui permet de créer une émulation très enrichissante. Certains travaillent ensemble sur une thématique, d’autres s’aident pour trouver des sujets. 

Chaque membre à un espace en ligne dédié à son travail. Mais Vincent rappelle qu’il est important d’avoir son propre site internet en plus. 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Vincent Wartner

Riva Press

Collectif DR

Les bonnes pratiques pour vendre ses photos à la presse magazine

Découvrez les techniques efficaces pour vivre du photojournalisme durablement. Vous allez apprendre à trouver des bonnes idées de reportages et à les vendre.

photoreporter photojournalisme

Gérard Rancinan est artiste contemporain. Il réalise des fresques photographiques très grand format qui sont exposées dans le monde entier et vendues aux enchères.

« Je raconte absolument la même histoire, je fais des portraits de l’humanité, c’est mon credo, c’est mon travail. Je veux être ce témoin éveillé de métamorphoses, des changements, des bouleversements de notre société et peu importe la forme ».

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours de ce grand nom de la photographie contemporaine
  • à envisager la photographie comme témoignage
  • comprendre la place de l’image dans le monde de l’art
  • si la photo d’art est la continuité du photojournalisme

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le parcours de Gérard Rancinan

« Je m’appelle Gérard Rancinan, je suis photographe. Pour certains je suis un artiste d’art contemporain mais avant toute chose, je suis photographe. Je fais partie de cette catégorie des gens qui ont « la prétention » ou peut-être juste l’ambition de laisser des traces en arrêtant le temps avec l’appareil photo ».

Gérard Rancinan a commencé en 1969 comme apprenti reporter photographe dans le journal Sud Ouest à Bordeaux. Il avait 15 ans et il tirait les photos pour le journal. « Pendant 3 ans j’étais l’apprenti, le petit bonhomme, en costume trois pièces, parce qu’il fallait bien s’habiller quand on était au journal, et qui tirait. J’ai appris la photographie comme ça, sur le terrain. Puis à l’âge de 18 ans, ils m’ont tendu ma carte de presse, j’ai pu faire ma première photo, le chauffeur m’attendait parce qu’à l’époque on avait des chauffeurs dans les journaux ». Le photographe est amené sur un scène d’accident de camion.

Sa photo, remarquée par Henri Amouroux, alors patron du journal, fera 5 colonnes à la une le lendemain : « Cette « une » ouvrait toutes les ambitions du monde. Et puis très vite, j’ai été rattrapé par la réalité, ou une humilité, c’est-à-dire que ces mêmes gens, une fois qu’ils avaient lu le journal, l’ont plié, l’ont froissé et l’ont jeté. Et je me suis dit : Mince, il faut tout recommencer ».

En décembre 1973, Luis Carrero Blanco, chef du gouvernement de Franco est tué dans l’explosion d’une bombe qui soulève sa voiture. L’assassinat est revendiqué par l’ETA dans une conférence de presse. Gérard Rancinan est envoyé sur place pour documenter l’événement. « Les Américains de Newsweek et de Time, étaient convoqués à cette conférence, dans le plus grand secret évidemment. Ils ont appelé Sud Ouest pour avoir un photographe. En fait, personne ne parlait anglais. Les photographes de l’époque n’ont pas pris ça au sérieux. Alors ils ont dit : on va envoyer le petit, et le petit c’était moi ».

Le photographe est ensuite contacté par l’agence Sygma, créée six mois plus tôt par Hubert Henrotte. En effet, une scission entre les actionnaires de l’agence Gamma, dont Hubert Henrotte était co-fondateur, l’a poussé à créer une nouvelle agence.  Gérard se souvient de son premier contact.  « On vient de démarrer, ça nous aiderait que tu nous donnes les photos de l’attentat et si tu nous les donnes, tu deviens notre correspondant ». C’est ainsi qu’il devient correspondant dans le sud-ouest pour l’agence Sygma. Très vite, Gérard Rancinan couvre de nombreux événements dans le monde entier. 

Envisager la photo comme un témoignage

« J’ai vite pris conscience que la photo était un témoignage. De ma première photo en NB à la une du journal à ma dernière photo qui s’appelle Golgotha, c’est la même histoire que je raconte. Je ne cumule pas des jolies photos. Je ne fais pas un opus de centaines de milliers de photos de toute ma vie. Mais je raconte une histoire, je raconte un fil tendu ». 

Gérard Rancinan aime à rappeler qu’il est avant tout journaliste. Il n’envisage pas son métier comme une mission. « Il faut faire attention, nous, les journalistes. C’est un métier où l’on doit juste essayer d’être un témoin, d’observer le monde, d’être le plus objectif possible ».

Évidemment, il reconnait que la notion d’objectivité est compliquée en photographie mais il ne voit en l’appareil photo qu’un instrument pour essayer de raconter l’histoire à travers ses « propres sentiments et analyses de discours »

Il faut avoir conscience qu’un photographe arrête le temps. Gérard nous explique à quel point ce pouvoir est « colossal : geler un moment, une idée, un personnage qui sera mémoire pour un autre ».

Lorsqu’il parle de ce pouvoir d’arrêter le temps, c’est sa façon de définir son métier, celui de photographe, bien au-delà des considérations techniques de prises de vue. « Même si le photographe fait une image avec son smartphone, s’il a conscience d’arrêter le temps, alors il en est le témoin ».

Comprendre la place de l’image dans le monde de l’art 

Il revient sur une photo réalisée en 2012 s’intitulant Riots. Il s’est inspiré pour cette composition d’une image faite lors de la bataille d’Iwo Jima : des soldats américains plantant le drapeau sur le mont Suribachi. 

Raising the Flag on Iwo Jima , photo réalisé le 23 février 1945 par Joe Rosenthal

Lors des émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, il a reçu d’un ami la photo de la Une du Los Angeles Times : « on voit des mecs sur une bagnole, qui tendaient des affiches, et non pas des drapeaux comme je l’ai fait. C’était non pas une réplique, mais c’était la copie conforme, inconsciente ». 

C’est ainsi qu’il envisage son métier, en tant que journaliste, photographe, reporter et artiste, il n’envisage ses images qu’en lien avec l’actualité.

« Je veux être cet artiste qui a été le témoin de son époque. Je suis à la fois Delacroix et Géricault, ce sont eux qui me portent sur leurs épaules ». Gérard Rancinan balaie d’un revers de la main la prétention qu’on pourrait y voir et s’attache à la notion de suiveur de ces grands noms de l’art. Il y voit une inspiration que chaque photographe doit incarner pour devenir « suiveur » de ces grands artistes et témoigner du monde. 

La photo d’art comme continuité du photojournalisme 

En 1999, il rencontre Pierre Cornette de Saint-Cyr . Celui-ci décide de mettre les photos de Gérard Rancinan aux enchères. Le succès est immédiat. Pierre Cardin l’invite alors à exposer dans son centre d’art à Paris. Le vernissage du projet « Urban Jungle » réunit 3500 personnes : « je me suis dit : c’est peut-être un autre univers ».

À la même époque, il est le témoin d’un fort ralentissement de la presse. Gérard Rancinan se lance alors dans le monde de l’art en exposant d’abord au Palais de Tokyo. Dès lors, les expositions de ses photographies s’enchaînent à l’étranger.

« Mon idée de ce métier c’est d’avoir une forme de pensée. Je n’ai jamais fait de photo, de sujet ou de thème qui ne soit pas relié à la pensée. C’est une extrapolation de ma réflexion ». 

Gérard rappelle qu’il ne faut pas confondre le monde de l’art, comme celui de la photographie, et le monde marchand de l’art. Il parle librement d’argent quand on le questionne sur ces images vendues aux enchères, à 100000 euros. Il rappelle que ces ventes sont exceptionnelles et, en l’occurrence, réalisées par un collectionneur.

Ce collectionneur a acheté la photo à un tarif moins élevé et décide de la mettre en vente à l’occasion d’une exposition. « Je touche 7% de ce prix de vente, à chaque fois qu’elle est vendue (à un autre collectionneur, par exemple), jusqu’à ce qu’elle entre dans le domaine public ».

Même si ses images génèrent beaucoup d’argent, il insiste sur le fait que ses fresques photographiques sont des grosses productions. Chaque image est l’objet de plusieurs mois de travail avec des équipes de stylistes, de maquilleurs, de techniciens, de figurants. Gérard Rancinan rappelle que l’argent n’est qu’un outil pour réaliser son art. 

« Il faut gagner une guerre économique, il faut essayer de donner de la valeur à sa photographie. Il faut oser les mettre à des prix élevés ». C’est une façon de montrer qu’on est sûr de soi, qu’on a confiance dans son travail. 

« Il faut croire en soi, dans son travail, dans ce que ça vaut, dans sa représentativité » 

 A la question « l’art peut-il sauver le photojournalisme ? »,  il nous répond dans un sourire : « Pourquoi pas ? »

Il en revient à la notion de témoin éclairé, à la fois artiste et reporter. Et dans ce sens-là l’art devient un soutien indéniable pour réinventer le photojournalisme. 

Gérard Rancinan appelle les photographes à « proposer autrement », parce qu’« après l’effacement viendra le renouveau ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Gérard Rancinan

Sa page Facebook

Son compte Instagram

Les photographes et journalistes cités dans l’épisode

James Nachtwey
Patrick Chauvel
Henri Amouroux
Hubert Henrotte
Gilles Caron

Raymond Depardon
Michel Laurent
Don McCullin
JR
Sebastiao Salgado

Méthodologie pour apprendre à passer à l’action

Découvrez une méthode qui fonctionne pour enfin passer à l’action en étant efficace.

Frédéric Noy est photographe documentaire. Il travaille sur des sujets au long cours, de manière très approfondie avec un facteur temps qui influence énormément le traitement du sujet. Il a reçu le visa d’or en 2019 au Festival Visa pour L’image à Perpignan pour son sujet la lente agonie du lac Victoria

« Ce n’est pas une approche que j’oppose à la photo de news. De même qu’en littérature, il a des fresques littéraires et des nouvelles, les deux sont importants dans la littérature, c’est la même chose en photojournalisme ».

Il n’a suivi aucune formation en journalisme, aucune formation en photographie. « J’ai tout appris en faisant des agrandissements dans ma salle de bain, j’ai lu des livres. J’ai tout essayé tout seul, c’est l’université de l’erreur ». 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours du photographe (3 »25)
  • Comment faire face aux périodes de doute et aux critiques (18’’50)
  • Comment se lancer dans un projet documentaire (30 »00)
  • Comment financer un projet au long cours (37 »44)
  • les valeurs essentielles pour démarrer un projet personnel (9’’20)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le parcours de Frédéric Noy

Frédéric nous explique qu’il a commencé la photographie en 1989, en ayant des activités parallèles pour subvenir à ses besoins. « Je me disais que si je faisais ces activités, ça me dégagerait du temps et des moyens pour faire de la photographie; c’était une erreur ».

Les activités génèrent bien souvent beaucoup de fatigue et empêchent de se concentrer sur son activité de photographe. « Je suis arrivé tranquillement à l’an 2000 en me disant que ce n’était pas possible de finir mon existence en ayant des regrets : le regret d’avoir voulu être photographe et de ne jamais l’avoir fait, de ne jamais avoir essayé autrement que vaguement, du bout des lèvres et du bout des désirs ».

Il arrête alors tous les boulots alimentaires et se lance pleinement dans la photographie. 

Parution dans le Figaro Magazine du 15 mai 2020 @ Frédéric Noy

Il commence à travailler à l’étranger. « J’aime être basé quelque part dans le monde. Ça me permet de rayonner sur une région, sur une pays. À partir du moment où j’arrive à faire rentrer dans la carte mentale du DA et du directeur photo que je suis à tel endroit, à ce moment-là ils m’envoient sur des commandes ».

Le photographe nous explique qu’il ne dépend pas uniquement de la presse française. Les directeurs artistiques des magazines à l’étranger portent, culturellement, un regard différend sur son travail.

C’est aussi une façon efficace de faire circuler son travail plus largement et d’être plus visible. 

Il participe au Festival Visa pour l’Image en 2002. Il intègre alors l’agence COSMOS. Il cherche ensuite à diversifier ses revenus et commence à travailler régulièrement avec le HCR (L’agence des Nations Unies pour les Réfugiés).

Cette collaboration lui a assuré des rentrées d’argent qui lui ont permis de développer des projets personnels. « J’aime avoir des commandes avec la presse mais j’aime me dégager des plages de liberté de création, qui me permettent de développer des projets plus longs ». 

Comment faire face aux doutes et aux critiques ? 

En tant que photographe, nous sommes souvent seuls quand on commence un projet. Il est parfois difficile de garder le cap. Nous avons demandé à Frédéric Noy comment il gérait ces périodes de doute. Il répond très franchement : « je ne me suis jamais dit qu’ils avaient raison ».

Il se souvient de son rêve d’enfant de devenir écrivain, il se revoit obsédé par envie de laisser une trace. « Cette idée là, c’étaient mes pensées d’il y a 30 ans. Aujourd’hui, je ne l’exprime plus de la même manière et inconsciemment ça me marque encore ».

Il conseille de croire en son instinct et d’affirmer clairement ses choix. « Au nom de quoi quelqu’un d’autre peut être sûr que ce que je propose est bien ou pas. Si beaucoup de personnes ne sont pas intéressées, je me dis toujours, la prochaine pourrait être intéressée ».

Concernant les critiques sur son travail, Frédéric se définit comme un tricheur en souriant. En effet, il habite principalement à l’étranger : l’Ouganda pendant 7 ans, le Soudan pendant 2 ans, le Nigeria près de 3 ans, le Tchad.

« Mécaniquement, je suis déconnecté des personnes qui pourraient critiquer mon travail. Je suis peu sous le regard au moment où je créé ; ça me permet de fortifier mon projet ». 

Pubication dans le magazine De Morgen du 23 Mai 2020 @Frédéric Noy

Il revient sur son processus de création et se dit fragile à ce moment-là. Des avis pourraient le déstabiliser. Il se sert de la distance pour rester à l’abri des éventuelles critiques et « fortifier son sujet ».

Si bien que lorsqu’il montre son travail, c’est « qu’il est très accompli, au sens, proche de la fin, voire terminé. Et là, c’est intéressant d’avoir des retours mais les retours sont forts et solides et ils ne me déstabilisent pas ».

« Un projet qui n’est pas accompli c’est comme un avion léger, une bourrasque peut le renverser. Au moins si je me trompe, je peux comprendre mon erreur, c’est mon erreur pleine ». 

Comment se lancer dans un projet documentaire ?

« Pour les sujets au long cours, j’aime me dire que ça doit toujours partir d’une question, une question à laquelle tu as envie de répondre. Plus la question  est conceptuelle, mieux c’est ».

Il revient sur le sujet qui lui a valu le Visa d’or en 2019 : la lente agonie du lac Victoria. « C’était ma tour Eiffel à moi. J’ai habité en Ouganda pendant 7 ans et tous les matins en partant de chez moi, je le voyais. Comme quand tu vis à Paris, tu vois la Tour Eiffel et tu te dis bon, j’irai la visiter… demain. Là, c’était pareil, il fallait que je fasse un sujet sur le lac victoria ».

C’est en écoutant un gouverneur annoncer que le lac disparaîtrait dans 50 ans que Frédéric a trouvé son angle pour traiter ce sujet : « Est-ce que l’éternité a une fin » ? 

Le photographe n’a qu’un seul conseil : « lancez-vous » ! Peu importe les activités annexes, Frédéric conseille de commencer un projet au long cours dès que l’occasion se présente. « Ce projet t’aide dans ta photographie, c’est avant tout une quête, une enquête sur un sujet et une quête sur soi qui est inconsciente mais inhérente à cette action là ». 

Sur la question financière, Frédéric est catégorique : « Il y a toutes les raisons pour faire une projet personnel, excepté l’argent. Il ne faut même pas y songer ». Il insiste sur le fait de se concentrer sur l’effort narratif, « c’est le fil rouge qui nous tient ». C’est en fait du travail accompli qui sera reconnue et « cela a une valeur financière malgré tout ». 

Comment financer un projet au long cours ? 

Evidemment, on peut penser que c’est utopiste comme façon d’appréhender un projet photographique. Pourtant Frédéric est très pragmatique quand il s’agit d’argent : « si je suis dans le rouge, je le vois arriver de très loin. Plus on pense à quelque chose et plus on le prévoit ».

Il s’est crée plusieurs tableurs pour suivre au plus près ses revenus. « J’ai un tableau de tous les contacts que j’ai, du plus petit magazine au plus grand. Je ne refuse pas de vendre un sujet parce que c’est trop peu payé. Je me balade avec mes archives dans mon sac, n’importe où dans le monde, si l’on m’appelle, j’ai vu cette photo, je peux la vendre en direct, et je le rapporte dans mon tableau ». 

La mise en place de ces outils lui ont permis à l’époque de calmer les angoisses qui l’empêchaient de se projeter dans ses projets. « J’ai réfléchi aux outils qui pouvaient me permettre de bien tout suivre: tableaux budgets, tableaux diffusion, tableaux sujet par sujet que j’ai amélioré au fil des années ». 

Publication dans Le Pélerin du 12 Février 2020 @Frédéric Noy

Ses tableaux lui permettent d’avoir une vue d’ensemble de chacun de ses sujets tant en termes de publications que de rémunération. « J’ai réussi à faire des sujets qui se sont très bien vendus, j’ai réussi à sauver une partie pour produire des sujets. J’ai toujours géré mes revenus de manière à ne pas être pris à la gorge».

Il rappelle à quel point il est important de répondre à certaines demandes : « Il m’est arrivé de vendre un sujet pas cher parce que les gens aiment et font un effort. C’est important aussi de faire plaisir aux gens parce qu’ils s’en souviennent ». 

Quelles sont les deux grandes valeurs pour se lancer dans un projet au long cours ? 

« La fidélité et l’honnêteté ce sont des vertus cardinales. »

Frédéric nous rappelle qu’il est essentiel d’être fidèle à des idées, des sujets et à  des gens.

C’est ainsi que se bâtit la confiance. Lorsqu’il parle du directeur du festival Visa pour L’image, on comprend bien la portée de cette confiance : « Jean François Leroy a été toujours fidèle et attentif en ayant un oeil sur mon travail. Au moment où je n’étais pas grand-chose en photographie, il a eu la générosité et l’envie et le goût de me soutenir tout au long des années ».

Ce soutien est précieux dans la vie d’un photographe. Frédéric nous avoue qu’il est extrêmement reconnaissant envers « les gens qui savent faire confiance à une vague idée qu’ils ont de quelqu’un et qui n’arrivent pas au moment où on est plus grand ».

La deuxième qualité essentielles pour entamer un projet au long cours, c’est la sincérité, avant tout envers soi-même. « Au bout du bout, le plus important est de ne pas se trahir, de ne pas trahir  l’image qu’on de soi quand on était plus jeune, le rêve qu’on avait, les valeurs, la projection qu’on se faisait de soi-même. Il faut pouvoir se dire que quoi qu’il arrive, on l’a fait honnêtement ». 

Le photographe insiste sur l’importance de se documenter sur son sujet, tout en se détachant de l’actualité. « Peu importe si c’est dans l’aire du temps, peu importe si ça va se vendre aujourd’hui. Parce que si ça ne se vend pas aujourd’hui, ça peut se vendre demain ». 

On lui a laissé le mot de la fin. 

« Rien n’est impossible en réalité, il faut trouver le courage en soi et foncer ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Frédéric Noy

Les magazines cités dans l’épisode

Revue Long Cours
6 mois
La revue XXI

Méthodologie pour bien préparer son photoreportage

Dans cet atelier, je vous donne les clés pour apprendre à bien préparer votre reportage : aménager votre environnement de travail pour trouver des idées et s’informer sur une thématique pour en devenir spécialiste et être reconnu comme tel par les rédactions.

patrick chauvel photographe de guerre

Patrick Chauvel est photojournaliste. Il a documenté 50 ans de guerres à travers le monde. Ce célèbre reporter a fondé une association pour pouvoir transmettre ses archives. Il a fait don de 380 000 images au Mémorial de Caen, qui lui a consacré un espace d’exposition permanente. 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Travailler en terrain de guerre (3’’02)
  • Pourquoi partir (5’’40)
  • L’importance du comportement sur place (13’’44)
  • Comprendre le devoir de témoignage (30’’18)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Travailler en terrain de guerre

Patrick Chauvel évoque le stage de préparation en terrain hostile, proposé par le CNEC (Centre National d’Entraînement Commando) à Collioures. Chaque année, les journalistes et photographes sont accueillis une semaine pour apprendre les bases du déplacement et de la sécurité en zone de conflit.

Les journalistes « apprennent ce que c’est qu’une munition, une mine, comment progresser sous un tir, à quel endroit se cacher derrière une voiture, à gérer une situation de stress à un carrefour. C’est un vrai partage d’expérience de l’armée française »

Nous avions rencontré l’un des instructeurs du CNEC pour lui poser des questions sur ce stage. Vous pouvez retrouver cet entretien dans l’épisode #5 du podcast. 

Il conseille évidemment de prendre des cours de secourisme avancés. Selon Patrick Chauvel, c’est le manque de préparation qui fait défaut chez les journalistes : « Il y a des types qui partent sans même un pansement. Qu’est-ce qu’ils vont faire s’ils prennent une balle dans le bras? Ils vont se vider de leur sang, alors qu’il suffirait d’avoir un garrot ».

Lui-même nous confie en avoir 4, dont deux déjà prêts à être utilisés. « Ils ne se rendent pas compte que quand ça part, on n’a pas beaucoup de temps. En général, on est un peu tendu, on peut vite perdre ses moyens ».

Patrick résume en une formule l’importance d’être autonome sur le terrain :  « tu peux te soigner mais tu peux aussi aider un mec, ça change tout ». C’est une façon d’être parfaitement intégré à une unité pour un journaliste qui part avec des militaires. 

Pourquoi partir ?

« Quand je suis parti avec mon fils, je lui ai dit tu vois le grand immeuble bleu là bas ? Il me répond oui. Donc l’immeuble te voit, on est en territoire daech, mets toi contre le mur. Les snipers sont très bons, tu peux être tué bêtement ». 

Patrick Chauvel est catégorique : « Les gens prennent leur responsabilité ». Les journaux ne prennent plus le risque d’envoyer des journalistes sur le terrain. « Par contre si vous y allez, que vous vous installez là-bas, vous allez forcément faire des images avant les autres. Et si les images sont bonnes, au troisième envoi, Match va dire : c’est pour nous ». 

« Chaque guerre qui dure un peu a accouché de talents ». Patrick cite Rémi Ourdan, stagiaire dans une radio, est parti à Sarajevo. Au bout de 6 mois, il a été contacté par Le Monde pour un article, avant d’être nommé grand reporter pour Le Monde à seulement 24 ans. 

Double page de Patrick Chauvel dans Paris Match
La photo de Patrick Chauvel en double page dans Paris Match avec le sujet sur Baghouz, dernier réduit de l’EI en Syrie.

« Choisis le bon conflit. Vas-y. Si tu n’as pas d’expérience, essaie sur place de rencontrer des reporters qui vont t’aider ». 

L’importance du comportement sur place

Le reporter conseille de savoir si c’est un conflit qui va durer longtemps. Il est fondamental de comprendre la situation. « Il faut essayer d’appeler les gens de l’AFP, AP, Reuters qui sont sur place. S’il n’y a pas de journalistes locaux, il faut repérer l’université, parce qu’en général les étudiants sont éduqués ».

Patrick Chauvel recommande de toujours s’aider de la population locale. « Une fois, j’avais mis un jean et un t-shirt noir, un irakien m’a dit : change de vêtement ou tu vas te faire tuer. C’est la tenue des chiites, ça. Nous on est sunnites ». 

Pour bien comprendre l’importance de connaître le terrain, il revient sur un souvenir de reportage. Il suivait une unité d’élite, la Golden Division de l’armée irakienne. « Non-embedded », il ne pouvait pas monter dans les véhicules blindés. Il a donc demandé l’autorisation de suivre le tank à pied. 

« A un moment, on a tourné dans une rue plus large et j’ai dit à mon fils : s’il y a un véhicule kamikaze, il a de l’espace pour prendre de l’élan. Il va viser le tank. Donc on va laisser passer deux humvee ». Le véhicule a frappé dès le passage du deuxième humvee. « La chance qu’on a eu c’est qu’il a frappé en latéral. On a pris des éclats mais pas toute la force de l’explosion ».

L'explosion d'un véhicule kamizake contre  la Golden Division de l'armée irakienne © Patrick Chauvel
L’explosion d’un véhicule kamizake contre la Golden Division de l’armée irakienne © Patrick Chauvel

Comprendre le devoir de témoignage

« La déontologie c’est la base du métier. Si on t’invite à assister à quelque chose mais qu’on te dit, pour le moment, ça ne nous arrange pas que ce soit vu, tiens parole, ne le montre pas ». Quand on lui pointe que c’est une forme de censure, il ne le reconnaît mais « c’est une censure momentanée ». 

Lors de cet entretien, nous percevons aussi le sentiment de solitude qui peut envahir le reporter. « Tu ne peux partager ce que tu as vécu, qu’avec les gens qui l’ont vu. Notre rôle de journaliste c’est de raconter. Mais parfois, tu n’as pas envie ».

Il nous avoue qu’il a la sensation que les gens ne méritent pas l’histoire. Mais il se corrige immédiatement : « c’est stupide, ce n’est pas de la faute des gens s’ils vivent dans un monde de paix ».

 » Nous ne travaillons pas que pour la presse, nous travaillons pour la mémoire collective« .

Quand on évoque la notoriété, souvent recherchée par les photographes et journalistes, Patrick Chauvel nous invite à la prudence.

Les récompenses et prix apportent une visibilité importante et ce sont des appuis financiers incontestables pour le travail des photographes aujourd’hui.

La notoriété peut évidemment être un atout mais il déconseille formellement de faire ce métier pour être connu. Il faut d’ailleurs le distinguo entre le fait d’être connu des rédactions et connu du public.

Pendant un temps, il avait même milité pour la création d’un salaire de base pour les photographes de guerre, identique pour tous. En contrepartie, les photos n’auraient pas été signées. « Nous, les photographes de guerre,  nous ramenons des images de gens dans des situations très difficiles ; notre meilleure position, c’est dans l’effacement, sinon cela devient vulgaire ».

Toutes les informations utiles de l’épisode

Fonds Patrick Chauvel

Le Mémorial de Caen

Les photographes cités dans l’épisode

Rémi Ourdan
James Nachtwey

Méthodologie pour vendre ses photos à la presse magazine

Découvrez une méthode qui fonctionne pour vivre du photojournalisme durablement en apprenant à trouver de bonnes idées de reportages et surtout en apprenant à les vendre.

photoreporter photojournalisme
xavier lalu

Xavier Lalu est journaliste et formateur. Aujourd’hui correspondant pour Libération à Toulouse, il est aussi le co-fondateur de l’Immédiat, une plateforme de formation, spécialisée dans les contenus numériques. 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Ce qu’est positionnement journalistique 2’’20
  • Comment choisir un angle pour traiter un sujet 13’’10
  • Le fonctionnement de la presse aujourd’hui  39’’00
  • La place de l’image dans la presse avec l’exemple de Libération 33’’28

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le positionnement journalistique

Xavier Lalu enseigne à Sciences-Po Toulouse. Il intervient en 4ème et 5ème année du cursus. Après trois ans de tronc commun pour acquérir une solide culture générale, les étudiants poursuivent deux années pour apprendre le métier de journaliste. « L’un de mes objectifs c’est de les faire rentrer dans la posture journalistique. Je veux qu’ils abandonnent les oripeaux de la dissertation académique pour entrer dans le traitement du sujet, l’angle, des choix éditoriaux forts, la titraille, etc ». 

Xavier insiste sur ce regard critique apportée sur la pratique du journaliste. « Quand on va observer quelque chose, on interfère forcément avec ». La déontologie doit dicter le comportement à avoir en toute circonstance, à savoir « ne pas travestir la réalité volontairement, ne pas occulter de manière volontaire ce que l’on observe ». Il rappelle à quel point il est important « d’expliquer, d’inscrire dans le contexte et de garder un équilibre dans le traitement de l’information ». 

L’enseignant cite d’ailleurs la Charte de Munich, à laquelle se réfère la plupart des médias. Ce texte, signé en 1971, permet de mieux appréhender cette notion de positionnement journalistique.

Charte de Munich / Déclaration des droits et devoirs des journalistes
La Charte de Munich (ou Déclaration des droits et devoirs des journalistes)

Comment choisir un angle

D’après l’enseignant en journalisme, cette notion de l’angle journalistique nécessite au moins deux ans de travail, pour la comprendre et la pratiquer correctement. « J’aime bien comparer le journalisme et l’artisanat parce que c’est un métier galvaudé. Il est de bon ton de penser que tout le monde peut devenir journaliste ». Il décrit avec précision cette approche spécifique du traitement de l’information, qui est essentiel à la démarche journalistique. « Le traitement, c’est l’angle ! Dans quelle direction va la caméra, à quelle distance se situer par rapport au sujet ». Qu’il s’agisse d’un support en images ou en écrit, c’est la notion de choix qui définit l’angle. 

« L’absence de traitement d’angle, c’est l’absence de choix. C’est ce qui va différencier un bon journaliste d’un mauvais. Quand tu ne fais pas de choix, tu effleures ton sujet et tu n’intéresses pas. Notre but c’est quand même d’être lu, pour faire passer l’info, pour vendre ».

Quand on l’interroge sur l’objectivité dans le métier, Xavier est catégorique : « choisir c’est être subjectif. L’objectivité dans le journalisme n’existe pas. A partir du moment où l’on est quelque part, on interfère sur le terrain, plus ou moins ». Il s’agit ensuite d’assumer ou non ce choix. Xavier Lalu rappelle que la subjectivité ne veut pas dire prendre parti : « C’est assumer de montrer quelque chose à l’instant T. C’est ne pas nier ton histoire. Nous sommes animés par des valeurs et des schémas de pensée ». 

Le fonctionnement de la presse aujourd’hui

La possession des certains groupes de presse par des grandes fortunes est un problème structurel mais selon notre interlocuteur, « c’est typique de l’époque dans laquelle on vit : on a une explication simple pour quelque chose de beaucoup plus compliqué ».

Posséder un organe de presse est certes un enjeu de pouvoir, un capital symbolique. « C’est un objet d’influence mais ça ne veut pas dire que tous les jours, Drahi, Niel ou Dassault vont voir les rédactions pour leur dicter leurs papiers », assure Xavier Lalu. 

Lorsqu’on lui rappelle que l’auto-censure existe bel et bien dans le métier, Xavier Lalu ne le nie pas mais fait une différence avec la censure généralisée que la société semble prendre pour acquise. En citant les différentes affaires qui sont sorties dans la presse (Benalla, Bettencourt, Cahuzac, Panama Papers), il nous explique que « la preuve de l’inanité de ce constat est tous les jours dans la presse. »

Il conseille aux journalistes qui font face à une certaine censure de se focaliser sur la sortie de l’information. « On peut toujours ne rien dire, filer l’info à un confrère qui bosse pour un autre journal qui va faire le boulot ».

« On a un président de la République qui nous explique, après l’affaire Benalla qu’on a une presse qui ne cherche plus la vérité, puis une loi sur le secrets des affaires qui a été votée. On a une loi anti-fake news, qui donne le pouvoir à un juge administratif en période électorale de décider qu’une information est vraie ou pas ». Xavier Lelu observe depuis quelques années que la corporation est de plus en plus soudée. « Par la force des choses, il y a eu de grosses attaques contre la presse en France».

La place de l’image : l’exemple de Libération ?

Xavier nous raconte l’importance de l’image au sein de la rédaction du journal pour lequel il est correspondant à Toulouse. « A chaque fois qu’on part quelque part, même si la photo n’est pas publiée ou qu’elle n’est pas prévue dans le papier au départ, on envoie quand même un photographe ».

La rédaction limite autant que possible l’appel aux agences, elle  fait le choix de faire travailler beaucoup de photographes. « Après la question de la valeur de la pige c’est autre chose. Mais la photo est au centre de leur préoccupation éditoriale. J’ai l’impression que c’est une exception quand même ».

Couverture de Libération du 7 octobre 2020
Couverture de Libération du 7 Octobre 2020

Xavier Lalu pointe la confusion que font trop souvent les gens entre ce qui est de la presse et ce qui ne l’est pas. « Ce n’est pas parce que tu lances une chaîne youtube que tu es journaliste ou que tu as filmé une charge de CRS avec ton téléphone que tu es journaliste ».

Il revient sur l’importance du traitement de l’information. Lorsqu’on lui demande alors la différence entre Libération et Valeurs actuelles, il ne se démonte pas : « ce sont des journaux, il y en a un qui défend des valeurs humanistes et l’autre qui défend des valeurs plutôt conservatrices. Là où Valeurs actuelles peut être très borderline c’est dans la façon dont ils articulent leurs informations, ce n’est plus de l’information parfois ». 

Xavier fait une différence entre l’information d’intérêt public et le reste de l’information. « L’information d’intérêt public c’est celle qui va nous permettre de comprendre la société, le monde dans lequel on vit ». Selon lui, ce type d’information ne peut plus être régi par des grands groupes qui ont des intérêts commerciaux et des problématiques de publicité et d’actionnariat. 

Il détaille le fonctionnement des fonds de dotation, déjà en place aux Etats-Unis et depuis peu en France. C’est un système qui permet une autonomie dans le temps et une indépendance de la rédaction. « Tu n’es plus rémunéré pour la performance de ton article  mais pour le travail que tu vas faire. C’est important pour que l’information d’intérêt public soit fiable et qu’on retrouve confiance en elle. Aujourd’hui, on en est là ».

Toutes les informations utiles de l’épisode

L’immédiat

Les journalistes et ressources cités dans l’épisode

Le site d’information de Sciences Po Toulouse
Le parcours de Philippe Pujol
Le podcast de Philippe Pujol
Actu Toulouse

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon

Note-moi si tu peux

Le livre pour tout savoir sur le photoreportage

Découvrez toutes les techniques pour construire un reportage efficace qui va se vendre dans les rédactions.

Page 2 of 13123410...Last »