Photojournaliste pour certains, photodocumentariste pour d’autres, Edouard Elias est photographe. Il travaille pour la presse. Il est également portraitiste. Son travail est aujourd’hui exposé dans des festivals et en galeries.

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours d’Edouard Elias
  • L’importance de bien connaître le terrain
  • La genèse de son travail actuel
  • L’importance d’avoir une bonne culture photographique

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le parcours du photographe

« Je ne m’inscris pas vraiment dans une case », affirme le reporter. « J’ai commencé la photo d’une manière un peu particulière, ce n’est pas juste pour l’amour de l’image en tant que telle. C’est quelque chose qui vient de mon éducation et de mon enfance. »

Edouard a grandi entre l’Egypte et la France, « entre mon père et mes grands-parents », précise-t-il. « J’essayais de me souvenir du lieu où je ne pouvais pas être par la photographie. Mon intérêt n’était pas esthétique, mais bien un outil de mémoire.

Famille d’anciens militaires, Edouard développe une appétence pour les documentaires sur la géopolitique.  C’est par cet intérêt historique et l’importance du travail de mémoire que le photographe se tourne progressivement vers le reportage.

Avec un cursus en école de commerce, Edouard devient le photographe du bureau des élèves. Il documente aussi des mariages et des baptêmes : « cette photographie sociale est extrêmement formatrice. Beaucoup de photojournalistes dénigrent les photographes de mariage. J’ai toujours pensé que c’était l’exercice le plus difficile dans la photo : d’une part, il faut rendre les gens beaux, d’autre part le rythme est très soutenu (avec des moments-clés à ne pas louper) », souligne le photographe. 

Ses premiers reportages en Syrie

Il abandonne l’école de commerce pour une école de photo à Nancy, où il découvre la photographie argentique. Au sortir de l’école, Edouard Elias est conscient qu’il lui faut de l’expérience, à défaut d’avoir un réseau. Il prend l’avion pour la Turquie en espérant décrocher un stage dans une rédaction parisienne à son retour : « j’ai décidé de partir à l’été 2012 Turquie, dans les camps de réfugiés syriens. Pourquoi ? Parce que c’est là où l’histoire se passe, ce n’est pas vraiment dangereux et c’est accessible facilement. »

Sans fixeur, il ne parvient pas à entrer dans les camps de réfugiés. Il décide de rester sur place : « j’ai fini par rencontrer des journalistes syriens, nous nous sommes liés d’amitié et ils m’ont proposé de partir en Syrie avec eux. C’est comme cela que tout a débuté ».

Edouard se confie sur ce « baptême du feu » : la découverte d’Alep, des bombes, des hôpitaux. « Je n’avais pas vraiment de mission, donc j’essayais de calquer mon travail sur celui d’autres journalistes sur place ».

À son retour, il envoie ses photos à des rédactions mais il n’obtient pas de réponse. « J’ai eu la chance d’aller à Visa pour l’image. J’ai rencontré des professionnels là-bas, notamment Patrick Chauvel ». Grâce à ce réseau, Edouard Elias rencontre Getty Images et vend ses premières images à Paris Match, Sunday Times Magazine, Der Spiegel. « Je n’ai finalement pas eu de stage mais j’ai eu des retombées financières pour un travail qui a été publié », explique le reporter.

A wounded FSA fighter is being carried to safety in the old citadelle of Aleppo, Syria on August 20, 2012.

C’est cette reconnaissance de son travail qui lui a permis de très vite travailler avec l’AFP. « Je suis reparti en Syrie, où fait de la hot news, c’est-à-dire que je produisais de l’image (une image unique) et je devais trouver toutes les 48h, un point internet pour les envoyer », précise le journaliste. 

Tout au long de ce travail pour l’agence filaire, Edouard Elias travaille en bonne intelligence avec son confrère Olivier Voisin : « il m’a montré toute l’organisation, presque militaire, de la façon de porter la musette, à comment organiser son sac. Il m’a vraiment aidé », assure Edouard. 

Sur place, il obtient une commande pour suivre un médecin français. « C’est l’assurance d’avoir ses photos publiées, donc, payées ». En effet, le salaire du jeune reporter est loin d’être mirobolant à l’époque : « Je gagnais 200 dollars par jour avec l’AFP, pour une centaine de dollars dépensés en moyenne. Ce n’est pas extrêmement bien payé par rapport au fait qu’on risquait quand même notre vie là-bas ».

Être conscient des risques  

Edouard Elias revient sur son expérience du terrain et l’importance de travailler en binôme : «  quand je suis parti en Syrie avec Didier François, beaucoup se sont interrogés sur la pertinence de partir avec quelqu’un de radio ». Cette collaboration leur a permis de partager les frais, mais aussi de se sentir plus en sécurité.

Malheureusement, les deux journalistes sont embarqués lors d’un contrôle à un faux checkpoint. Ils sont retenus en otages 11 mois durant par l’Etat Islamique. « Cette période a été assez compliquée à gérer, nous avons été libérés en avril 2014. Nous étions otages, pas prisonniers. Nous avions une certaine valeur, ils étaient tenus de garder dans de bonnes conditions comme monnaie d’échange ».

Malgré tout ce qu’il a pu endurer (torture psychologique, simulation d’exécution, une tension énorme), Edouard Elias parle de cet événement comme d’un accident du travail : « il s’agit avant tout d’une erreur professionnelle et j’ai eu de la chance de m’en sortir », confie le photographe. 

Inside a field hospital, a man is seen conforting a wounded man in Aleppo, Syria on August 21, 2012.

Il revient avec la ferme envie de faire de la photographie et du reportage, en évitant les zones à fort taux d’enlèvement. « Notre travail en tant que journaliste, c’est d’aller relater ce qui se passe sur le terrain, avec le maximum de déontologie. C’est un travail qui permet aux gens de se faire une idée de ce qui se passe ».

De retour en France, il travaille pour VSD. « Marc Simon avait pris la tête du service photo. Il était photographe, il connaissait parfaitement le métier et il était très dur ». Ce « papa-photo », comme l’appelle Edouard, lui a permis de s’améliorer en portrait, en photo politique, et plus largement dans le reportage. 

Edouard Elias souhaite s’orienter vers des sujets au long cours pour ne plus avoir à gérer cette urgence de transmettre des images. « Un de mes codétenus m’avait conseillé de lire Le cœur des ténèbres de Joseph Conrad », explique le journaliste. Cette inspiration lui donne l’idée de partir photographier l’armée française en Centrafrique. « Tout le jeu est de se faire accepter les militaires. Cela m’a pris 4 ou 5 jours, pendant lesquels j’ai fait très peu d’images », affirme-t-il. 

Ce n’est qu’à son retour, une fois l’editing fait, qu’il propose son reportage à la presse. « Je montrais les conditions des hommes sur le terrain. Il était important de montrer à quel point c’était difficile, sans nuire à leur dignité », explique Edouard Elias. 

Opération Sangaris, Centrafrique @Edouard Elias

Ce travail lui a permis de renforcer ses liens avec l’institution. Il obtient le prix de Ministère de la Défense et ses photographies sont exposées à Visa Pour l’Image. Être parti sans commande lui a permis de garder le contrôle sur ses images. Il a d’ailleurs fermement refusé de vendre ses photographies pour illustrer des papiers sur des événements apparus en Centrafrique après son départ. 

« Je suis beaucoup plus dans l’Histoire, l’idée c’est de se rappeler les différents types de conflits qui ont eu lieu dans le siècle en Europe ». Le journaliste explique qu’il a documenté cette « guerre symétrique » en utilisant uniquement de la pellicule. Il est allé aux Invalides pour s’inspirer des images anciennes et documenter un conflit nouveau : «  je voulais brouiller le regard du spectateur. Pour les gens peu avertis, c’était une façon de leur dire c’est aujourd’hui en Europe ».

Loin du travail journalistique classique, Edouard Elias inscrit ce projet dans une démarche beaucoup plus large. Il a d’ailleurs photographié les deux camps. « Mon travail ce n’est pas de vous dire quoi penser mais de vous donner une idée de ce qui se passe », assure le photographe. « Si l’on comprend quelles sont les limites des différents services de communication, on peut sortir un travail encore plus fort que si l’on avait une totale liberté ».

Connaître ce qui a été fait 

« C’est important de savoir ce qui a été fait et pourquoi». Edouard parcourt du regard les rayons de sa bibliothèque. « Tout ne me plaît pas ici, i y a des types de photographies que je préfère. Mais ce qui est essentiel c’est comprendre les représentations sociales, comment on va parler des gens. Et puis, il faut voir les photographies dans un livre, il y a une véritable volonté de la part du photographe », précise-t-il. 

Edouard Elias prend la métaphore du langage pour expliquer que la richesse du vocabulaire est fondamentale pour être livre de s’exprimer largement : « en photographie c’est la même chose : si l’on ne connaît que trois photographes, on va être très vite limité psychologiquement dans nos choix », explique le photographe. 

28 Mars 2016 Mer Meditérranée, à bord de l’Aquarius. Sauvetage de migrants fuyant la Libye, un homme monte à bord de l’acquarius soutenu par deux membres de l’équipe de sauvetage.

Son dernier travail en Ukraine a fait l’objet d’un livre. « Voilà quelques temps que je collabore avec Fanny Boucher, maître d’art en héliogravure. « J’espérais le mettre au musée et en l’occurrence ce travail fait partie de l’acquisition du Musée des Armées. La photographie, c’est de la matière», assure le reporter.

Le coffret du livre est en acier. Dans son ouvrage Kaputt, Curzio Malaparte raconte l’affrontement entre les troupes allemandes et roumaines et les forces russes lors de la seconde guerre mondiale. Il compare l’odeur des charognes de chevaux à celle des carcasses de char pour parler de l’avènement de la guerre mécanisée.

Le photographe poursuit : « L’idée est là : d’une carcasse d’acier, on en extrait un livre relié en cuir de Russie (qui est une méthode de tannage très particulière). Comme on ne choisit pas de quel côté on est dans une guerre et que je ne voulais pas qu’il y a un coté avant l’autre, on peut l’ouvrir des deux côtés ». 

Février 2018, province séparatiste autoproclamée de Donetsk, Un soldat Séparatiste se déplace à l’abri des bombardements et des snipers d’une position à l’autre. Le no man’s land est extrêmement dangereux, miné et surveillé par les deux partis. ( Edouard Elias )

C’est un livre en 15 exemplaires, vendu à des institutions et des collectionneurs. Cet ouvrage mêle texte et photographies, imprimées en héliogravure. Il s’agit d’un procédé du premier procédé photomécanique de photo-impression. On ne parle pas de tirages mais d’estampes, gravées à partir de matrices en cuivre.

« C’est la découverte du travail de Fanny qui m’a fait prendre conscience que la photographie ce n’est que 50% du travail final. Le reste vient de l’artisan qui va l’imprimer. J’ai réalisé que l’objet photographique était tout aussi important que la prise de vue », confie l’artiste.

Edouard Elias revient sur le risque qu’il a pris pour « laisser place à la matière » comme il dit. « J’ai dû calmer le rythme des commandes avec la presse pour me laisser le temps d’expérimenter. J’ai eu peur mais j’ai pu bâtir un modèle économique qui m’a permis de dépasser l’effondrement de la presse », souligne Edouard Elias. 

Quand on lui demande un conseil pour garder le cap, il répond sans hésiter. « Il faut se laisser aller vers ce qui nous plaît naturellement parce que c’est là qu’on pourra fournir la plus grande force de travail. Il ne faut pas oublier que la photographie, c’est 10% du métier. Le travail, c’est d’aller rencontrer des gens, d’échanger. On ne travaille jamais tout seul ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Edouard Elias

Fanny Boucher & Marie Levoyet

Les photographes cités dans l’épisode

Olivier Voisin
Patrick Chauvel
James Foley

Gratuit : le best-of du podcast en livre numérique

Dans ce court ebook, vous avez accès à la quintessence du podcast « Photographe Pro 2.0 ». 

Dans cette première édition (car il y en aura de nouvelles prochainement), j’ai sélectionné les 20 meilleurs conseils, les 20 secrets les plus importants à connaître pour devenir un meilleur photographe. 

>> Cliquez ici pour recevoir gratuitement le livre

photographe professionnel vendre ses photos
natacha polony

Natacha Polony est journaliste. Après avoir enseigné, elle fait une brève incursion en politique avant de travailler pendant plusieurs années à la télévision et à la radio. Depuis 2018, elle est directrice de la rédaction du magazine d’actualité hebdomadaire Marianne.

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours atypique de Natacha Polony (2 »40)
  • Les caractéristiques essentielles du journaliste (6’’57)
  • Comment trouver son style journalistique (10’’00)
  • Comment se fait le choix des sujets (38 »00)
  • L’enjeu du numérique pour la presse écrite (59 »59)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le parcours atypique de Natacha Polony

Natacha Polony nous confie qu’elle n’a pas fait d’études de journalisme. Agrégée de lettres, elle a enseigné pendant un temps. Après avoir démissionné de l’éducation nationale, elle s’inscrit à Sciences Po, dans le cursus services publics : « j’ai tenu assez peu de temps aux côtés des futurs énarques. J’ai compris que ça ne me correspondait pas du tout, que ce n’était absolument pas ma vision du monde, je les trouvais totalement hors sol. » Elle suit finalement des cours de sociologie et de communication et s’inscrit au module journalisme de Sciences-Po. Mais ce n’est qu’en travaillant à Marianne qu’elle apprend réellement le métier. 

« Je me suis engagée en politique en 2002 pendant la campagne présidentielle pour Jean-Pierre Chevènement. J’ai été candidate aux législatives et c’est après que j’ai changé de voie en retournant à mes premières amours, vers le journal qui répondait à ma vision des choses, qui correspondait à mes idées. C’est véritablement là que j’ai appris le journalisme. »

À l’époque, Marianne manquait de spécialiste pour traiter les questions d’éducation. Comme c’est un domaine que Natacha Polony connaissait bien et qui la passionnait, elle a commencé naturellement à travailler pour cette rubrique. « L’avantage à Marianne c’est qu’on pouvait traiter différents secteurs, on pouvait s’intéresser à tout. J’ai fait des enquêtes sur l’hôpital public, j’ai fait des papiers culture, des enquêtes dans les pages idées, en même temps que les reportages que je faisais dans les collèges et lycées. »

Elle travaille pendant sept ans à Marianne et quitte le journal après le départ de son fondateur Jean-François Kahn, parce qu’elle ne se sentait « plus tout à fait en phase avec ce que devenait le journal. »

La journaliste rejoint ensuite pendant deux ans la rédaction du Figaro. À l’époque, elle est invitée sur les plateaux de télé pour parler des livres qu’elle a écrit, notamment  L’homme est l’avenir de la femme : autopsie du féminisme contemporain  (aux Éditions JC Latès) : « c’est ainsi que je me suis retrouvée chroniqueuse chez Ruquier puis on m’a confié la revue de presse d’Europe 1. »

Les caractéristiques essentielles du journaliste 

Dix mesures pour sauver l’école républicaine : c’est le premier dossier qu’elle propose à la rédaction de Marianne. Natacha Polony nous explique alors comment elle a construit son sujet, en enquêtant pendant un mois, en allant interrogeant « absolument tout le monde ». Elle apprend, par elle-même, à confronter les points de vue, à multiplier les interlocuteurs. 

« il n’y a pas besoin de cours pour comprendre que l’important c’est la curiosité et le temps. J’ai appris qu’on tirait de l’information quand on passait du temps avec les gens. » 

Lorsqu’on lui demande une définition du journalisme, Natacha Polony pointe la difficulté de la question : « je pense qu’on se pose la question depuis qu’il existe des gens qui rapportent des informations et qui se disent journalistes, à savoir depuis l’invention de l’imprimerie ». L’essayiste voit la récolte d’informations comme ce qui caractérise le métier aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de chercher des faits mais bien de les raconter, de les analyser, de les faire résonner les uns avec les autres. C’est, selon elle, ce qui définit le journaliste : « organiser les faits au sein d’une réflexion, quasiment d’une vision du monde », précise-t-elle. 

La directrice de la rédaction est catégorique sur la supposée objectivité du récit des fait. «  A partit du moment où l’on raconte un fait, on le médiatise et donc il y a une subjectivité qui entre en jeu. L’important c’est que les journalistes aient conscience de leur subjectivité ».  Ce qui est essentiel pour Natacha Polony, c’est l’honnêteté intellectuelle, à savoir « dire le réel même lorsque ce réel dément ce que nous avions comme convictions ». Cette qualité implique une distance par rapport à son sujet. La journaliste insiste alors sur la frontière subtile entre journalisme et militantisme. « Un journaliste défend des idées bien sûr, mais ne franchit jamais cette frontière qui consiste à essayer de faire advenir ce en quoi il croit », affirme-t-elle. 

Il revient à chaque journaliste de déterminer en permanence à quelle distance il veut se situer.

Comment trouver son style journalistique 

De l’importance de la parole restituée par le journaliste découle le style journalistique. L’enjeu repose sur une rédaction efficace. « Quand on écrit un article on s’aperçoit assez vite que la première phrase qu’on avait écrite est faite pour être coupée. On a commencé par se faire plaisir en plantant un beau décor, et puis une fois qu’on relit son article, on comprend qu’il vaut mieux aller directement à l’essentiel », explique la directrice de la rédaction. N’ayant pas suivi de parcours de journalisme à proprement parler, Natacha Polony nous explique qu’elle n’a jamais écrit à « faire court ». Elle tient d’ailleurs beaucoup à la diversité des styles dans le journalisme. Elle évoque même la tentative vaine d’embauche de « rewriters » à Marianne : « je trouve qu’il n’y a rien de pire que le formatage, l’uniformisation ». 

Sur le travail de réécriture, la journaliste ne nie pas qu’il fait partie du métier. Certains journalistes sont en effet d’excellents enquêteurs mais ne sont pas capables de rendre les faits de manière intelligibles pour le lecteur. « La hiérarchie d’un journal est là pour compenser ne manque. Ce n’est ni très glorieux, ni très valorisant. Mais ça fait partie du boulot du rédacteur en chef ». 

Natacha Polony pointe aussi la surreprésentation des communicants dans le monde d’aujourd’hui. « La qualité du journalisme s’appuie sur la culture générale, c’est à dire culture historique, politique, etc… C’est essentiel pour prendre du recul et échapper aux flux de communication qui existent aujourd’hui. Il faut d’abord une très grand maîtrise de la langue ». Et c’est là tout le danger pour le journaliste qui risque de reprendre à son compte les mots des communicants parce qu’il n’en a pas d’autres. Elle voit dans les écoles de journalisme un moyen de former de très bons techniciens mais « c’est un formatage qui fait perdre la diversité des parcours ».

Finalement, lorsque l’on fait preuve de curiosité, d’empathie et d’honnêteté intellectuelle, on comprend assez vite les rouages de la technique journalistique. En revanche, la culture générale est un processus d’apprentissage qui demande du temps.

Extrait du site web de l’hebdomadaire Marianne

Comment se fait le choix des sujets 

« Tout l’intérêt de travailler avec un journal c’est d’adhérer à une oeuvre collective qui est une oeuvre démocratique », souligne la journaliste. Le fonctionnement d’un rédaction peut se résumer simplement. Avec un budget global, le rédacteur en chef, en accord avec l’équipe rédactionnelle, décide ce qu’il peut dépenser pour tel ou tel sujet. « A Marianne, nous attachons beaucoup d’importance à cette production maison de reportages photo ». Natacha Polony nous confie que c’est de cette manière que la rédaction cherche à se différencier. Au delà d’apporter du contenu éditorialisé à un lectorat, le rôle du journal est aussi de maintenir la profession de photojournaliste , tout comme le dessin de presse. 

« Choisir de parler de telle information plutôt que d’une autre c’est déjà l’exercice d’une subjectivité. On le fait en fonction de notre capacité à apporter quelque chose de différent ». C’est ainsi que se construit la ligne éditoriale d’un journal. Pour la directrice de la rédaction, il s’agit une cohérence intellectuelle. Il est important que le lecteur se retrouve dans les valeurs du journal mais « il faut avoir des courriers de lecteurs scandalisés. C’est cela qui créé l’attachement », précise Natacha Polony. Il savoir surprendre le lecteur, voire le bousculer. « Comme disait Jean-français Kahn, il faut que le lecteur soit d’accord à plus de 50 % avec ce qu’on écrit, en dessous, il n’achète pas le journal. Ce n’est pas nouveau, c’est Charles Peguy qui disait qu’une revue devait mécontenter 1/5 de son lectorat mais jamais le même cinquième », ajoute-t-elle.

Le véritable rôle d’un journal c’est de maintenir la capacité à débattre des citoyens. Quant aux chaînes d’info en continu, elles font aussi du tort au métier en faisant systématiquement appel à des chroniqueurs : « à partir du moment où vous avez des chaines d’info qui ont besoin de monopoliser du temps d’antenne avec des gens qui commentent, vous induisez un discours sur du vide qui abime toute l’image du journalisme. Dans la tête des gens, le mètre étalon du journalisme aujourd’hui, c’est le commentateur d’actualité sur la chaîne d’info continue. » 

L’enjeu du numérique pour la presse écrite  

« Le danger des réseaux sociaux c’est justement de ne donner aux gens que ce qu’ils attendent et  ce en quoi ils croient ». La journaliste pointe le fonctionnement des réseaux sociaux basés sur des algorithmes qui du contenu que les gens connaissent déjà, enfermant ainsi les utilisateurs dans un bulle cognitive. Ils perdent ainsi leur capacité à débattre en restant dans des schémas pré-construits.

En 2017, la rédaction a vécu un dépôt de bilan. C’est l’actionnaire Daniel Kretinsky qui rachète le journal. « Je ne sais pas si Marianne aurait pu passer au numérique sans un actionnaire solide. Le numérique coûte horriblement cher. Des petits journaux indépendants vont avoir du mal à rentrer dans cette course là ». C’est un modèle économique à inventer et force est de constater qu’ils ne fonctionnent pas pour tout le monde. Natacha Polony se refuse à courir après l’immédiateté véhiculée par les réseaux sociaux. « La contrainte économique nous oblige à être différent. Marianne était déjà comme ça en tant que journal papier et on a la même contrainte depuis qu’on est passé aussi au numérique ». C’est selon elle, cette exigence et cette rigueur qui font que le journal perdure. 

Pour conclure cet entretien, Natacha Polony conseille à tous les journalistes de cultiver la curiosité, « d’être là où ne vont pas les autres, de ne jamais se laisser aller à la facilité et au spectaculaire et de toujours s’intéresser à ce qui est à côté, ce qui n’a pas été vu ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Marianne, le site web

Marianne, la chaîne TV

Les personnes citées dans l’épisode

Taha Bouhafs
Jean-François Kahn
Louis Witter

Méthodologie pour préparer efficacement son reportage pour la presse

Découvrez une méthode pertinente pour trouver des idées originales et en faire des reportages à vendre aux rédactions.

Olivier Baisnée est sociologue du journalisme. Il est maître de conférence à Sciences-Po Toulouse. Il est également chercheur et l’objet de son travail porte essentiellement sur le journalisme et les phénomènes médiatisés. 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Pourquoi le métier est si difficile à définir (2″20)
  • Comment incarner le rôle du journaliste (13″40)
  • L’intérêt de suivre une formation reconnue (25″34)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Pourquoi le métier est-il si difficile à définir ?

Du point de vue d’Olivier Baisnée, le journalisme n’est pas une profession selon la sociologie des professions. En effet, ce domaine définit une profession par des modalités d’entrée déterminant ceux qui peuvent y prétendre, tels que les avocats, les médecins, etc…

Cette particularité suppose des organes de régulation internes, capables d’exclure ceux qui dévient des modalités requises. 

Le sociologue envisage alors plusieurs définitions.  Il peut s’agir de ceux qui s’investissent dans des jeux et enjeux qui n’ont de sens que pour les journalistes, comme la reconnaissance par leurs pairs. (Prix Albert Londres / Prix Carmignac / World Press Photo). Olivier Baisnée entend par là que cette définition du métier se base sur des attributs que seul le milieu prend en considération. 

Lorsque l’on pointe le corporatisme qui transparaît dans cette définition, Olivier Baisnée nous répond : « Le corporatisme et le syndicalisme ont joué un rôle important pour distinguer le journalisme de toute autre activité et pour faire vivre ses enjeux ». 

La définition qui rattache le journaliste immanquablement à la presse pose question dans un marché en crise. Le sociologue prend l’exemple de David Dufresne, journaliste et surtout écrivain, qui n’est rattaché à aucune rédaction en particulier. Or, la commission d’attribution impose de fournir des bulletins de salaire provenant d’organes de presse pour délivrer le sésame. « C’est une profession ouverte. Il y a des gens qui ont la carte de presse mais qui ne sont pas tellement journalistes, au sens où ce qu’ils font ne produit pas beaucoup de plus-value en termes d’information au public. »

Comment incarner le rôle de journaliste

« Ce qui doit être le principe directeur du journaliste c’est l’intérêt du public à savoir », assène le professeur. L’idée de cette plus-value se résume de façon très pragmatique. Si le journaliste n’était pas là, ce serait différent. Oliver Baisnée nous glisse dans un sourire : « il y a un certain journaliste dont on peut penser que, s’ils n’étaient pas là, cela ne se remarquerait pas ».

Le sociologue parle ensuite du registre vocationnel. « Je me méfie du terme vocation, parce qu’il laisse sous-entendre qu’il y a les élus et les autres. » Sans aller jusqu’à parler de sacerdoce, il s’agit bel et bien d’un état d’esprit. « C’est un boulot, mais c’est un boulot qui a des coûts : ce n’est pas très bien payé, c’est en général un métier exercé par des gens surdiplômés au regard de la rémunération qu’ils perçoivent ». Pour faire ce métier-là certains acceptent des niveaux de rémunération qu’ils n’accepteraient pas dans d’autres domaines. « Qu’est-ce qui fait que des gens acceptent ? C’est parce qu’ils ont envie de jouer ce jeu-là », affirme Olivier Baisnée.  

C’est de l’ordre de la croyance que le jeu en vaut la chandelle, « que ça vaut le coup de faire ces sacrifices-là ». 

Le métier de journaliste est difficile à définir parce qu’il revêt des situations très différentes. Certains journalistes sont en CDI dans la même structure depuis très longtemps. D’autres sont indépendants, travaillant seuls, ou accompagnés dans une structure. 

L’instabilité du métier est souvent présentée comme un inconvénient mais c’est aussi un avantage pour des gens qui ne souhaitent pas rentrer dans la logique de métro-boulot-dodo. 

L’intérêt de suivre une formation reconnue

« C’est un univers extraordinairement divers, dans les statuts, dans les manières de travailler, dans les pratiques et dans sa définition même ». 

Les rédactions sont des groupes de travail souvent rudes. Il est inutile d’y envoyer des gens qui sont dans une vision romantique du journaliste. Pour définir le type de candidats acceptés dans un cursus comme le Parcours Journalisme à Sciences Po, Olivier Baisnée nous explique : « on essaie de détecter ceux qui sont déjà investis, qui ont déjà tellement l’envie de faire ce métier que la difficulté du marché du travail ne vas pas représenter quelque chose d’insurmontable pour eux ».

Pour s’épanouir dans cet univers difficile, il faut « quasiment être déjà journaliste », affirme le responsable du cursus, non pas en nombre de publications, mais là encore, bien en termes d’état d’esprit : « Sciences Po aide à penser la complexité », ajoute-t-il.

L’équipe pédagogique est constituée de gens expérimentés, qui restent, malgré tout dans une démarche de remise en question. « Choisir de mettre face aux étudiants des gens qui savent qu’ils sont dans un univers mouvementé me semble nécessaire », précise Olivier Baisnée. 

Il rappelle que les rédactions cherchent deux types de profils : d’une part,  des gens très généralistes, qui vont pouvoir tout traiter, et être opérationnel techniquement sur le terrain. D’autres part, des gens qui ont développé une spécialité. Ils apportent des connaissances qui ne sont pas présentes dans la rédaction ou ils sont particulièrement pointus sur un sujet. 

Ainsi son véritable enjeu en tant que responsable du cursus, c’est de trouver des gens « autonomes intellectuellement, capables de penser par eux-mêmes, ce qui, à mon avis, est une grande qualité quand on veut être journaliste ». Une formation pluridisciplinaire jusqu’au niveau master est essentielle pour développer son esprit critique et ses connaissances. « Il n’est pas question de dire que tous les élèves sont forcément doués et bons. Mais ils auront été confrontés à différentes formes de pensée. Les choses ne sont jamais aussi univoques qu’elles paraissent ».

Il est donc fondamental de rester curieux et de continuer d’apprendre. Le véritable rôle du journaliste est bien, comme l’explique Yann Castanier dans l’épisode qui lui est consacré, d’apporter de la plus-value par son travail.

Sciences Po Toulouse / Parcours Journalisme / Master
Détail du parcours journalisme à Sciences Po Toulouse

Toutes les informations utiles de l’épisode

Parcours Journalisme / Sciences Po Toulouse

Méthodologie pour bien préparer son photoreportage

Dans cet atelier, je vous donne les clés pour apprendre à bien préparer votre reportage. Vous allez apprendre comment aménager votre environnement de travail pour trouver des idées et vous informer sur une thématique pour en devenir spécialiste. L’objectif est d’être reconnu comme tel par les rédactions.

Fabrice Valéry est journaliste. Il détient une carte de presse depuis 1991. Il est également délégué au numérique sur France 3 Occitanie. Ce spécialiste intervient plus spécifiquement sur le site Internet et les réseaux sociaux. Il essaie de convertir la TV à certains réflexes Web.

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le métier de journaliste (6 »45)
  • Comment est financée l’information (29 »3
  • Comment se former efficacement (47 »09)
  • L’importance de garder son indépendance (1’09 »24)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le métier de journaliste 

Fabrice Valéry nous raconte à quel point il était fier de sa première carte de presse. En effet, sa famille voyait ce métier comme une incongruité. Pourtant, il l’assure : « ce n’est pas la carte qui fait le journaliste ». Il considère comme très injuste que ce soient les revenus qui permettent d’accéder à la carte de presse. Le débat sur la carte de presse de 2018 – 2019 a permis de rappeler que cette dernière, comme le passage par l’école de journalisme, ne sont pas des prérequis pour exercer ce métier et moins encore pour être un bon journaliste. 

Il concède un bémol au libre-exercice au métier de journaliste, c’est lorsqu’il a constaté, lors de manifestations de gilets jaunes, des manquements à une certaine déontologie : les invectives et autres insultes sont des comportements que les journalistes doivent à tout prix éviter.

Un journaliste se distinguera toujours de l’acteur d’un événement, même dans un live Facebook, car il va constamment chercher à recueillir le point de vue de toutes les parties prenantes tout en contextualisant en permanence l’événement en question. 

Le financement de l’information

Il constate un attrait pour la photo depuis l’avènement d’Internet alors que les offres d’emploi ne sont pas exponentielles. Pour lui, les médias vont se servir de photos venant d’agences avec lesquelles ils ont l’habitude de travailler, au risque de passer à côté de clichés originaux ou proposant un point de vue simplement différent. Il ne se perçoit pas comme photographe, même s’il reconnaît prendre des clichés au smartphone lors des manifestations. Les agences tentent de profiter de la profusion des images pour ne pas payer leurs auteurs. Il est pour la juste rémunération des journalistes et des photographes mais milite pour une certaine gratuité de l’information.

Le journaliste rappelle que l’information du service public est financée par la redevance. La publicité finance les médias gratuits mais il y voit deux inconvénients : il faut une audience conséquence et ce type de financement peut générer des conflits d’intérêt. Fabrice Valéry insiste sur la grande indépendance de la presse du service public. Il nous assure que jamais personne ne lui demande ou ne lui a demandé de réécrire un article. 

Il aimerait que les journalistes soient payés immédiatement après avoir fourni leur travail contrairement à ce qui se fait actuellement, où des journalistes, indépendants pour la plupart, doivent courir après leur salaire et ce pendant des mois.

Fabrice Valéry déplore d’ailleurs que la commission d’attribution de la carte de presse ne s’intéresse pas au fond des contenus pour lesquels les journalistes sont rétribués. Ainsi, la commission ne regarde pas si la photo est plutôt corpo ou journalistique, si le texte est plutôt une commande d’un client privé ou bien un article à vocation objective. Il aimerait que la création d’une sorte de commission de déontologie soit envisagée, à l’instar de ce qui se fait pour les médecins et les pharmaciens.

Comment se former efficacement 

Fabrice Valéry suggère deux indispensables dans la formation de journaliste : d’abord, aller à la rencontre des gens, le plus souvent possible ; ensuite, suivre une formation universitaire, quelle qu’elle soit, afin d’acquérir une certaine méthode de travail qui sera toujours utile en plus de donner un bagage intellectuel toujours intéressant. Il conseille également de faire un semestre d’études à l’étranger lorsque c’est possible et de tenter, tout de même, les concours d’entrée des écoles de journalisme. En effet, les stages de fin d’études permettent de se confronter au travail dans les rédactions. 

Fabrice Valéry envisage le journaliste comme « quelqu’un qui s’intéresse à ses semblables » pour reprendre le mot d’Albert Londres Mais pour lui, c’est un métier tellement divers qu’on ne peut l’enfermer dans une définition stricte. En revanche, il affirme que la base commune à tous les métiers du journalisme, c’est d’aller à la rencontre des gens sans rester enfermé chez soi.

Il se compare davantage à un musicien accompli – capable de jouer à haut niveau de plusieurs instruments – plutôt qu’à un homme-orchestre, qui joue de plusieurs instruments en même temps. En clair, tout faire seul en même temps n’est pas une bonne méthode de travail. Par contre, un journaliste qui débute peut et doit être capable de faire de la vidéo – y compris au smartphone –, être à l’aise sur les réseaux sociaux, savoir écrire des articles plus ou moins longs. La spécialisation viendra plus tard selon lui. 

Fabrice Valery (à gauche) sur le plateau de France TV

L’importance de garder son indépendance 

Il fait un constat alarmant : trop d’articles, notamment de communiqués, sont des copier-coller. « On ne s’intéresse plus à la source de l’information et c’est dommage », affirme Fabrice Valéry. 

Il observe que la société attend des journalistes qu’ils relatent des faits. Mais les faits doivent être mis en perspective : « On travaille sur de l’humain, toujours », affirme Fabrice Valéry.  C’est donc l’action des faits sur les gens qui est intéressant à traiter pour un journaliste, plus que le simple fait de les chroniquer. Il met en garde, en revanche, sur le dévoiement du métier qui réside dans la recherche du spectaculaire pour vendre. Sur ce point, il ne fuit pas ses responsabilités « J’assume ma part ». Selon lui, le Web et les réseaux sociaux ont totalement modifié la temporalité car l’info ne peut plus être traitée dans le calme et à froid. 

« Les Français sont submergés d’informations. Quand tu es submergé, tu ne peux plus trier. » Voici comment il considère la problématique posée par le Web. Il explique qu’il faut faire un vrai tri, des choix, en bref : un travail éditorial.

La justice est, pour Fabrice Valéry, l’ultime recours en cas de litige lors de la publication d’un article, d’un reportage ou d’une photo, ce qui prouve que la France est encore une démocratie.  Il rappelle à quel point les journalistes ont été régulièrement attaqués au cours de l’Histoire ; les critiquer n’a donc rien de nouveau.

Le nouveau journaliste doit chercher à se démarquer. Le « pas de côté » est ainsi une nécessité absolue pour exister dans un métier très concurrentiel. « Le journaliste doit être debout et faire face aux événements » résume-t-il enfin. 

C’est l’écriture photographique qui va faire la différence. 

Le livre pour devenir autonome et enfin vivre de sa photographie

Retrouvez le témoignage d’autres professionnels du monde de l’image dans la 2ème édition du livre Photographe Stratège.

Yann Castanier est photojournaliste. Diffusé par Hans Lucas depuis 2015, il couvre l’actualité politique (notamment le Rassemblement National) et réalise aussi des reportages au long cours pour le quotidien Libération

C’est en couvrant le génocide au Rwanda qu’il a fait face à une profonde remise en question. Il a alors repris ses études en relations internationales. Puis il a évolué vers une étude de l’extrême droite, qui, selon lui, reproduit les mêmes discours de haine que les génocidaires rwandais. 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • L’importance du positionnement journalistique (4’’20)
  • Comment trouver l’équilibre entre différentes activités  (49 »53)
  • L’état du marché de la presse aujourd’hui  (1’06 »40)
  • Comment développer une vision d’entrepreneur (1’12 »14)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

L’importance du positionnement journalistique 

Selon Yann Castanier, l’objectivité dans le photojournalisme n’existe pas : « Cadrer comme ceci plutôt que comme cela, c’est déjà faire un choix. » Il préfère donc parler plutôt d’honnêteté dans le travail afin de maintenir un certain pacte de confiance avec le lecteur. Sa vision est celle de quelqu’un qui doit raconter le monde et permettre aux lecteurs de se positionner. Il s’attache à lire la presse de différents horizons éditoriaux afin de garder une bonne ouverture d’esprit.

Pour autant, Yann Castanier considère que son rôle n’est pas de prendre parti : « la différence entre un militant et un journaliste, c’est qu’un militant prend une part active dans la vie du mouvement, dans sa communication et dans son action tandis que le journaliste aura toujours un esprit critique, quel que soit le parti concerné. »

Le site Internet de Yann Castanier

Selon lui, si les journalistes sont pris pour cible, c’est parce que les gens estiment qu’ils appartiennent à une élite financière ou économique. Pourtant, le photographe est pigiste ;  lorsqu’il prend un mois de vacances, il ne travaille pas. Il nous donne l’exemple de son CA mensuel qui s’élève alors à 150 € (exemple pris sur l’année 2018). Son meilleur mois, la même année, est de 4500 € mais cela lui sert finalement à compenser les mois durant lesquels il travaille moins.

Trouver l’équilibre entre différentes activités

Yann Castanier nous détaille ses trois statuts. Il est salarié pour la presse. Il est affilié à l’AGESSA pour son travail d’auteur et il est auto-entrepreneur pour tout ce qui est prestation aux particuliers (photo de mariage notamment), prestations corpo (entreprises et ONG)  et pour son activité de formateur. Faute de carte de presse, sa couverture principale était l’AGESSA en 2018. En effet, le faible seuil (3000 euros bruts) permet une meilleure prise en charge en cas d’imprévu ou d’accident, en comparaison avec le statut de pigiste, où le seuil est de 20 000 euros bruts. 

Concernant ses reportages, Yann Castanier nous confie qu’il travaille souvent avec les mêmes rédacteurs, notamment Tristan Berteloot, spécialiste du RN chez Libération et Robin d’Angelo avec lequel il a proposé certains sujets pour différents titres de presse : Libération, Society, etc…

L’important est de garder à l’esprit les « 5 W » du journalisme, de présenter le sujet en pyramide également. Il est nécessaire d’apprendre ces bases, parfois en suivant des formations courtes, même si les écoles proposent de la pratique et du réseau. En revanche, en passant par les écoles, il faut garder un esprit critique pour éviter de se laisser trop influencer.

L’état du marché de la presse aujourd’hui 

En dépit de la crise de la presse, il est possible d’en vivre encore, même si la profession s’est largement paupérisée ces dernières années. Cependant « notre métier est toujours vivant car nous vivons dans un monde de l’image ». Il explique qu’on n’a jamais vu des portfolios de 6 pages faits à l’iPhone par des amateurs. Les tarifs des photos de presse baissent sans cesse, ce qui est un vrai problème. Ce sont les pigistes qui supportent l’essentiel de la baisse des ventes des titres de presse, « ce qui est anormal », précise-t-il. 

A compter de 2015, il lui est arrivé de travailler pour la presse étrangère. Dans ce cas, il travaille à la commande et salue les rapports cordiaux qu’il entretient avec eux, notamment grâce à la très bonne réactivité des iconographes étrangers.

Site web Yann Castanier Photojournaliste
Extrait du travail de Yann Castanier sur son site web

Quant à la carte de presse, il lui reconnaît une valeur précieuse car elle lui permet de travailler de manière plus sereine et plus confortable, notamment lorsqu’il est en reportage sur une manifestation. Mais il considère que son attribution n’est pas forcément logique. Il aimerait que le comité d’attribution du sésame soit plus attentif aux travaux fournis par les journalistes. Il nous rappelle que pour avoir sa carte de presse, il faut que 51% des revenus proviennent du travail de presse. Yann Castanier déplore en revanche que le temps passé sur les sujets de presse ne soit pas pris en compte, et que seuls comptent les revenus. 

Comment développer une vision d’entrepreneur ?

Le photojournaliste reconnaît qu’il se voit comme un entrepreneur, en dépit du fait qu’il n’a pas du tout évolué dans ce milieu. Ses parents sont en effet fonctionnaires tous les deux. Il apprécie plus que tout sa liberté et le fait de ne pas avoir de compte à rendre à un employeur. Il adapte ses horaires de travail en fonction de ses besoins et envies. 

Le fait d’être entrepreneur permet d’apprendre tout un tas de compétences, notamment dans la négociation et la définition de ses tarifs. Faire son réseau à Sciences-Po lui a donné l’opportunité, avec d’autres camarades de promotion, de créer une saine émulation. De même, cela lui a permis de décrocher de bons contrats. Le reste de ses compétences d’entrepreneur, il les a acquises au fil de ses années de pratique. 

Pour éviter tout malentendu dans ses relations de travail, il explique qu’il a développé des aptitudes dans la rédaction de mails très procéduriers et factuels, notamment lorsqu’il s’agit de se faire payer. Le fait qu’il ait une bonne assistance juridique lui permet de voir venir.

En conclusion, il conseille à tous les photographes de se spécialiser dans une thématique. Il est essentiel, aujourd’hui, d’être identifié par les rédactions comme un professionnel apportant une plus-value. 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Yann Castanier

Les photographes cités dans l’épisode

Robin d’Angelo
Tristan Berteloot

Méthodologie pour vendre ses photos à la presse magazine

Découvrez une méthode efficace pour vivre du photojournalisme durablement en apprenant à trouver de bonnes idées de reportages et surtout en apprenant à les vendre.

photoreporter photojournalisme

josé nicolas photoreportage

José Nicolas est aujourd’hui co-directeur d’un atelier galerie à Paris. Il est photographe depuis 1982. D’abord engagé dans des missions humanitaires, il intègre ensuite l’agence Sipa où il travaille comme photo reporter salarié pour couvrir les actualités, notamment les conflits du monde entier. 

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours de José Nicolas (1’30)
  • Le fonctionnement de l’atelier-galerie (1 »05’30)
  • Comment passer du reportage à la photo d’art  (1 »21″56)
  • Le positionnement éthique du photographe (30’00)

Vous pouvez aussi écouter cet épisode sur Apple Podcast ou sur Soundcloud

Le parcours de José Nicolas

José Nicolas est photographe depuis 38 ans. Il a commencé en couvrant des missions humanitaires.

J’ai suivi Bernard Kouchner dans les années 80. Je suis rentré à Sipa, j’y suis resté plusieurs années, j’ai couvert des conflits, j’ai fait de la politique et des sujets de société ». 

Photoreportage et livre de José Nicolas, French Doctors, Editions de la Martinière
Couverture du livre French Doctors aux Éditions de la Martinière.
Afghanistan, mission humanitaire avec Médecins du Monde et Bernard Kouchner dans la région du Wardak en juillet 1984. Bernard Kouchner joue avec un enfant @José Nicolas

José Nicolas revient sur ses années à l’agence Sipa. « Je me levais à 6h du matin, j’écoutais la radio. Comme j’allais souvent en Afrique, j’écoutais RFI. Le patron était là à 7h du matin, j’arrivais à 7h15. On échangeait sur ce qu’on avait entendu le matin et il me disait « c’est bien, tu peux partir ». Il fallait passer à la comptabilité pour avoir de l’argent et je partais. Et puis des fois, il disait : non il ne vas pas y aller, parce que la dernière fois, il s’est planté. Il ira faire le conseil des ministres et les manifs. C’était un peu la punition ». 

Il quitte Sipa en 1995 après avoir été grièvement blessé au Rwanda lors de l’opération Turquoise.

Arrivé dans les premiers reporters sur place, il avertit les militaires après avoir trouvé des rescapés. Puis il prend la route avec une amie journaliste.

« Il n’y avait plus de bruit, plus d’oiseau, plus rien. Comme dans Beyrouth détruit. Là, tu sens qu’il va se passer quelque chose : on s’est fait canarder. On a pris 120 impacts dans la voiture, Isabelle est gravement blessée, j’ai le genou en éclat. Ils sont arrivés, c’étaient des gosses de l’UFPR, des Tutsies, prêts à nous découper. Quand ils ont vu qu’on n’était pas Hutu, ils nous ont gardés pendant plusieurs jours. Puis on a été libérés et évacués plus tard.  Nous avons été pris en charge à l’hôpital militaire. J’ai mis du temps à m’en remettre ».

Il continue à faire des reportages, des sujets magazine, diffusés par l’agence Sigma, qui deviendra Corbis par la suite.

Constatant le déclin de la presse écrite, il décide de chercher une nouvelle économie dans la photographie. Il développe des projets autour des vignobles, de la décoration et réalise aussi des reportages sur l’armée. 

En 2014, il récupère l’ensemble de ses archives et commence à travailler sur ce fonds photographie. « Qu’est-ce que j’allais faire de toute cette masse de photos que j’ai redécouvert ? J’ai trié, scanné, organisé ».

Il sort un premier livre aux Editions Lamartinière, Les French Doctors, sur les dix ans  passés auprès de Bernard Kouchner. « J’ai sorti ensuite un livre avec 20 ans de photographie sur le Tchad. C’est un pays que j’adorais, j’y allais souvent ». 

Plusieurs musées ont fait des acquisitions de photos de José Nicolas.  La dernière en date concerne l’achat des photos de la Mer de Chine par le Musée de l’immigration.

Le fonctionnement de l’atelier-galerie ? 

« Je voulais donner une vie à ces photos ». Soucieux de faire partager ces connaissances et ce savoir-faire à d’autres photographes, il s’associe avec un ami, qui met un lieu à sa disposition.

Dès lors, il crée, avec Stéphane Cormier, un atelier de présentation de la photographie de reportage. Ce lieu parisien a pour vocation de « présenter des photographies de reportage, de préférence argentique, des photos humanistes ».

Le compte Instagram de l'atelier-galerie, rue Taylor à Paris. L'atelier est codirigé par le photoreporter José Nicolas et le tireur spécialiste du noir et blanc argentique Stéphane
 Cormier
Le compte Instagram de l’atelier-galerie, rue Taylor à Paris.

Soutenu par des collectionneurs mécènes, l’atelier ne reçoit aucune subvention de l’état. José Nicolas nous explique que c’est la construction d’un réseau qui a permis d’instaurer la confiance. « Cela nous a permis de traverser la pandémie tranquillement ».

La vente aux passants représente à peine 10% des revenus de l’atelier. C’est bel et bien les gens du quartier, avec un besoin spécifique, qui font vivre la galerie. José Nicolas organise aussi régulièrement des événements où ils convient des clients potentiels. 

José Nicolas met en avant le travail de photographes en proposant à la vente des tirages d’art.

« À l’époque, les photos étaient signées et tamponnées par leurs auteurs. Mais aujourd’hui, on numérote. On numérote les photos avec un maximum de 30 exemplaires, ce qui permet d’avoir une TVA à 5,5%. Il y en a qui se limitent à 6 ou 7 exemplaires pour donner plus de valeur à la photo. Pour que ce soit un vrai tirage d’art, le noir et blanc est tiré par un tireur noir et blanc, avec un tampon sec, signé, numéroté. Si la photographie est en couleur, il y a tout un travail qui est fait derrière, mais disons que l’ensemble fait une œuvre ». 

Comment passer du reportage à la photographie d’art ?

Le photographe revient sur la problématique de gestion de son fonds photographique. « À l’époque, on faisait des photos destinées à la presse, sans réfléchir à l’editing. Mais aujourd’hui, il y a des photos qui prennent d’autres symboliques selon comment on les a cadrées, on les a prises. Ces photos peuvent alors entrer dans l’Histoire ou dans un musée. Ce sont des photos qu’il faut savoir extraire ».

Il a fait appel à des spécialistes pour l’aider dans le choix des photographies à exposer. L’ancien directeur du FRAC Marseille, Bernard Muntaner, lui a apporté un éclairage sur les photographies qui pouvaient se faire une place sur le marché contemporain.

Le conseiller en arts plastiques de la DRAC Normandie, Jérôme Felin, a aussi aidé le photographe à extraire de ce fonds des photographies qui allaient avoir une vie sur le marché de l’art. 

L’ancien reporter nous explique que le prix d’une œuvre est établi selon différents facteurs : le marché, les experts, la vente aux enchères et bien entendu le coût de production. L’arrivée d’une photographie sur le marché de l’art crée une cote pour l’artiste. Plus l’auteur va être exposé, référencé, plus son travail va circuler dans les festivals, plus sa cote va monter. 

Le positionnement éthique du photographe

Quand on lui demande le conseil qu’il donnerait à un photographe qui souhaite se lancer sur le marché de l’art, José Nicolas nous répond ouvertement : « Il ne faut pas penser comme cela ». Si l’objectif est d’exposer en galerie, il conseille alors de s’équiper en conséquence. « Tu deviens un auteur, mais tu n’es plus dans la construction de ton sujet, dans la passion d’informer, de montrer, d’être un témoin oculaire ». Il fait le constat du succès grandissant  de la vente en galerie, dû à la crise du marché de la presse et au monde de l’édition qui n’est pas encore suffisamment rémunérateur pour les photographes. 

José Nicolas a réalisé 37 livres, dont un seul en auto-édition. Tous les autres ont été élaborés avec des éditeurs. Les revenus sont faibles mais il retient l’expérience que lui apporte la création de chaque livre. « J’ai fait des livres sur tout : sur le cassoulet, sur le pain, j’ai fait deux livres sur la légion, deux livres sur les chasseurs alpins ».

En riant, ils nous raconte comment il est arrivé à faire un livre sur le cassoulet : « Un jour, « Le Pèlerin » me commande un reportage sur le cassoulet à Castelnaudary. Je suis parti faire des photos pendant 4 jours, la directrice de la communication de la ville m’a contacté parce qu’elle voulait faire un livre ».


Islande 1997, Lagon Bleu @José Nicolas

Islande 1997, Lagon Bleu @José Nicolas

Quelle que soit la photographie qui est mise en avant, que ce soit sur un mur ou dans un livre, José Nicolas insiste sur l’importance de l’histoire qu’elle porte. Il se définit comme « témoin oculaire ». C’est ainsi qu’il a toujours envisagé son métier de photoreporter. Aujourd’hui encore, lorsqu’il choisit  de mettre en avant le travail de tel ou tel photographe, c’est parce qu’il sait que l’histoire qui accompagne l’image pourra résonner dans la vie des gens. 

Toutes les informations utiles de l’épisode

José Nicolas

La Galerie Taylor sur Facebook

La Galerie Taylor sur Instagram

7 rue Taylor 75010 Paris


Méthodologie pour réaliser son livre photo auto-édité

Découvrez une méthode efficace pour réaliser de A à Z votre propre livre photo. Je vous livre tous les conseils et toutes les erreurs que j’ai commises pour vous faire gagner du temps.

Page 1 of 13123410...Last »