Fred Marie reçoit Gilles Auroux, qui a rejoint le Collectif DR en septembre. Ingénieur informaticien et titulaire d'un master en gestion d'entreprise, il a mené une carrière de cadre dans de grandes et de petites structures et a monté sa propre société. Passionné de plongée depuis l'enfance, il est venu à la photographie sous-marine pour partager ce qu'il voyait sous l'eau, puis s'est ouvert à la photo animalière et humaniste. Arrivé en fin de carrière, il a choisi de consacrer les années qui lui restent à vivre de sa passion. L'entretien tourne autour de son livre sur les Bajau, un peuple nomade des mers.
Un reportage mené comme un projet
Les Bajau vivent sur des bateaux entre Bornéo, les Philippines et l'Indonésie, sans autre ressource que la mer. Gilles Auroux cite une étude de 2018 montrant que leur rate est plus grosse que celle du reste de l'humanité, ce qui leur permet de rester sept à huit minutes en apnée sans équipement. Le reportage a pris près de deux ans de bout en bout, dont six mois de préparation : trouver un fixeur, affréter un bateau et un équipage, commander des voyages de reconnaissance, gérer la sécurité dans une zone classée rouge en raison de la piraterie, la dernière grosse attaque datant de 2019. Sur place, il a travaillé à deux avec sa compagne Karine Marchal, coautrice du reportage, elle sur les femmes et le quotidien, lui sur les techniques de pêche sous-marine ; il a ensuite écrit les textes.
Il insiste sur la gestion de projet : un reportage, ce sont des dépenses d'un côté et des recettes de l'autre, donc un business plan. Il recommande le time boxing, c'est-à-dire se donner une semaine ou trois selon le budget et s'arrêter quoi qu'il arrive. Son message aux débutants : un photographe passe peut-être 5 % de son temps à déclencher, le reste à monter des projets, à vendre et à administrer.
Autoéditer et vendre en festival
Le choix de l'autoédition est économique : chez un éditeur, l'auteur touche entre 5 et 10 % du prix de vente, sur des tirages souvent limités à 1 000 exemplaires et des prix de 50 à 80 euros. En faisant lui-même la maquette, son seul coût externe a été l'impression, pour une marge bien supérieure. La difficulté est la distribution, qu'il règle grâce aux festivals de photo animalière où il expose : le plus connu rassemble 40 000 à 45 000 visiteurs en quatre jours, quand d'autres n'attirent que 500 personnes sur deux jours, alors qu'il faut dans tous les cas payer les tirages, le trajet et l'hébergement. Il y vend son livre, des tirages et surtout de petits formats sur papier d'art prêts à encadrer, qui partent bien. Il reconnaît que ses photos de requins se vendent mal comparées à des bébés ours polaires.
Documenter la réalité, pas l'idée qu'on s'en fait
Ce premier reportage humaniste lui a appris à prendre du recul. Parti avec une image romantique d'hommes-poissons protecteurs des récifs, il a découvert des Bajau en voie de sédentarisation, confrontés à la surpêche, à la pollution et à la perte des savoirs : un pêcheur immobilisé depuis six mois à cause d'un moteur cassé ne savait plus naviguer à la voile, contrairement à son grand-père. Déçu de les voir plonger avec des masques modernes plutôt qu'avec leurs lunettes artisanales, il s'est forcé à photographier ce qu'il voyait. Pour lui, le travail du reporter est de montrer la réalité telle qu'elle est, même quand elle contredit les croyances du public.
Un épisode utile à ceux qui veulent monter un reportage au long cours, éditer un livre photo ou structurer leur activité avec un vrai esprit de gestion.
Résumé rédigé d’après l’épisode. Sources : vidéo de l'épisode sur YouTube.
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