Fred Marie reçoit Lucas Barioulet, 29 ans, photographe documentaire depuis près de dix ans. Né à Angers, formé en école de journalisme à Tours, il a terminé ses études aux États-Unis, où il a réalisé ses premières piges autour de la frontière, avant de passer par Le Figaro, Le Parisien puis l'AFP pendant trois à quatre ans. Il collabore aujourd'hui en freelance avec Le Monde et des titres allemands et suisses, sur des sujets en France et à l'étranger : Pakistan, Russie, Ukraine, Liban, Irak, Gaza, Arménie, Azerbaïdjan, Colombie. L'échange porte sur le style, l'économie du métier et la part de journalisme dans le photojournalisme.
Commandes, projets personnels et écriture
Lucas Barioulet a alterné les deux modèles. La commande offre un cadre, une rémunération et une publication assurée, mais ne finance jamais le temps nécessaire à un projet de fond. Les projets personnels permettent de savoir quelle est sa photographie quand on a carte blanche, et beaucoup de photographes documentaires se sont fait connaître ainsi. Il distingue le photojournalisme, destiné à la presse et soumis à ses formats, de la photographie d'auteur documentaire, qui assume un parti pris et peut vivre en exposition ou en galerie.
Son style s'est construit avec le temps et une large culture visuelle : expositions, livres, magazines de publicité ou de voyage, cinéma, peinture. Après quatre ans à l'AFP, où les images doivent rester assez neutres pour convenir à tous les journaux, il cherche désormais à photographier ce que les agences ne photographient pas : les à-côtés, les instants de flottement, le quotidien dans des zones habituellement montrées sous l'angle du conflit. Il travaille beaucoup à la pellicule sur ses projets personnels, ce qui ralentit le processus et produit des images plus calmes. Sa série sur les enterrements pendant le Covid, publiée dans Le Monde, illustre cette approche : des détails de gants, des cadrages symétriques, des images abstraites qui fonctionnent parce qu'elles s'inscrivent dans une série.
Durer dans un métier fantasmé
Pour lui, la base reste de photographier énormément, peut-être 200 000 à 300 000 images à l'ère du numérique, pour n'en montrer que 30 ou 40 dans un portfolio, et de soumettre son travail au regard des autres. Il insiste sur la réalité économique : ce qu'il publie lui-même sur Instagram représente peut-être 30 % de ce qu'il produit, le reste étant des travaux plus classiques qu'il ne montre pas. Pour un reportage au long cours, il ne voit que trois voies : l'autofinancement, les bourses, très disputées, ou une activité à côté, corporate ou vente de tirages, dont on met une partie de côté. Il rappelle que treize écoles de journalisme forment environ 700 diplômés par an alors que des titres disparaissent, et conseille de multiplier les collaborations et les sources de revenus pour encaisser les aléas.
Être aussi journaliste
Lucas Barioulet plaide pour une vraie expertise journalistique : préparer un terrain avant d'y aller, connaître les partis, les slogans et l'histoire d'un pays, se concentrer sur deux ou trois zones suivies sur le long terme. Il raconte un reportage à Odessa avec un rédacteur, où ses propositions de terrain ont enrichi l'enquête, et encourage à écrire ou à faire de la vidéo quand cela fait sens. Son conseil final : se demander, avant chaque reportage, ce que l'on va raconter de plus que les autres, soit par un angle différent, soit par un procédé photographique différent, l'idéal étant de combiner les deux.
Un épisode précieux pour les jeunes photojournalistes et pour les photographes qui veulent construire une écriture personnelle sans perdre de vue l'économie du métier.
Résumé rédigé d’après l’épisode. Sources : vidéo de l'épisode sur YouTube.
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