Le rôle du (photo)journalisme (avec Natacha Polony)

natacha polony

Natacha Polony est journaliste. Après avoir enseigné, elle fait une brève incursion en politique avant de travailler pendant plusieurs années à la télévision et à la radio. Depuis 2018, elle est directrice de la rédaction du magazine d’actualité hebdomadaire Marianne.

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours atypique de Natacha Polony (2 »40)
  • Les caractéristiques essentielles du journaliste (6’’57)
  • Comment trouver son style journalistique (10’’00)
  • Comment se fait le choix des sujets (38 »00)
  • L’enjeu du numérique pour la presse écrite (59 »59)

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Le parcours atypique de Natacha Polony

Natacha Polony nous confie qu’elle n’a pas fait d’études de journalisme. Agrégée de lettres, elle a enseigné pendant un temps. Après avoir démissionné de l’éducation nationale, elle s’inscrit à Sciences Po, dans le cursus services publics : « j’ai tenu assez peu de temps aux côtés des futurs énarques. J’ai compris que ça ne me correspondait pas du tout, que ce n’était absolument pas ma vision du monde, je les trouvais totalement hors sol. » Elle suit finalement des cours de sociologie et de communication et s’inscrit au module journalisme de Sciences-Po. Mais ce n’est qu’en travaillant à Marianne qu’elle apprend réellement le métier. 

« Je me suis engagée en politique en 2002 pendant la campagne présidentielle pour Jean-Pierre Chevènement. J’ai été candidate aux législatives et c’est après que j’ai changé de voie en retournant à mes premières amours, vers le journal qui répondait à ma vision des choses, qui correspondait à mes idées. C’est véritablement là que j’ai appris le journalisme. »

À l’époque, Marianne manquait de spécialiste pour traiter les questions d’éducation. Comme c’est un domaine que Natacha Polony connaissait bien et qui la passionnait, elle a commencé naturellement à travailler pour cette rubrique. « L’avantage à Marianne c’est qu’on pouvait traiter différents secteurs, on pouvait s’intéresser à tout. J’ai fait des enquêtes sur l’hôpital public, j’ai fait des papiers culture, des enquêtes dans les pages idées, en même temps que les reportages que je faisais dans les collèges et lycées. »

Elle travaille pendant sept ans à Marianne et quitte le journal après le départ de son fondateur Jean-François Kahn, parce qu’elle ne se sentait « plus tout à fait en phase avec ce que devenait le journal. »

La journaliste rejoint ensuite pendant deux ans la rédaction du Figaro. À l’époque, elle est invitée sur les plateaux de télé pour parler des livres qu’elle a écrit, notamment  L’homme est l’avenir de la femme : autopsie du féminisme contemporain  (aux Éditions JC Latès) : « c’est ainsi que je me suis retrouvée chroniqueuse chez Ruquier puis on m’a confié la revue de presse d’Europe 1. »

Les caractéristiques essentielles du journaliste 

Dix mesures pour sauver l’école républicaine : c’est le premier dossier qu’elle propose à la rédaction de Marianne. Natacha Polony nous explique alors comment elle a construit son sujet, en enquêtant pendant un mois, en allant interrogeant « absolument tout le monde ». Elle apprend, par elle-même, à confronter les points de vue, à multiplier les interlocuteurs. 

« il n’y a pas besoin de cours pour comprendre que l’important c’est la curiosité et le temps. J’ai appris qu’on tirait de l’information quand on passait du temps avec les gens. » 

Lorsqu’on lui demande une définition du journalisme, Natacha Polony pointe la difficulté de la question : « je pense qu’on se pose la question depuis qu’il existe des gens qui rapportent des informations et qui se disent journalistes, à savoir depuis l’invention de l’imprimerie ». L’essayiste voit la récolte d’informations comme ce qui caractérise le métier aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement de chercher des faits mais bien de les raconter, de les analyser, de les faire résonner les uns avec les autres. C’est, selon elle, ce qui définit le journaliste : « organiser les faits au sein d’une réflexion, quasiment d’une vision du monde », précise-t-elle. 

La directrice de la rédaction est catégorique sur la supposée objectivité du récit des fait. «  A partit du moment où l’on raconte un fait, on le médiatise et donc il y a une subjectivité qui entre en jeu. L’important c’est que les journalistes aient conscience de leur subjectivité ».  Ce qui est essentiel pour Natacha Polony, c’est l’honnêteté intellectuelle, à savoir « dire le réel même lorsque ce réel dément ce que nous avions comme convictions ». Cette qualité implique une distance par rapport à son sujet. La journaliste insiste alors sur la frontière subtile entre journalisme et militantisme. « Un journaliste défend des idées bien sûr, mais ne franchit jamais cette frontière qui consiste à essayer de faire advenir ce en quoi il croit », affirme-t-elle. 

Il revient à chaque journaliste de déterminer en permanence à quelle distance il veut se situer.

Comment trouver son style journalistique 

De l’importance de la parole restituée par le journaliste découle le style journalistique. L’enjeu repose sur une rédaction efficace. « Quand on écrit un article on s’aperçoit assez vite que la première phrase qu’on avait écrite est faite pour être coupée. On a commencé par se faire plaisir en plantant un beau décor, et puis une fois qu’on relit son article, on comprend qu’il vaut mieux aller directement à l’essentiel », explique la directrice de la rédaction. N’ayant pas suivi de parcours de journalisme à proprement parler, Natacha Polony nous explique qu’elle n’a jamais écrit à « faire court ». Elle tient d’ailleurs beaucoup à la diversité des styles dans le journalisme. Elle évoque même la tentative vaine d’embauche de « rewriters » à Marianne : « je trouve qu’il n’y a rien de pire que le formatage, l’uniformisation ». 

Sur le travail de réécriture, la journaliste ne nie pas qu’il fait partie du métier. Certains journalistes sont en effet d’excellents enquêteurs mais ne sont pas capables de rendre les faits de manière intelligibles pour le lecteur. « La hiérarchie d’un journal est là pour compenser ne manque. Ce n’est ni très glorieux, ni très valorisant. Mais ça fait partie du boulot du rédacteur en chef ». 

Natacha Polony pointe aussi la surreprésentation des communicants dans le monde d’aujourd’hui. « La qualité du journalisme s’appuie sur la culture générale, c’est à dire culture historique, politique, etc… C’est essentiel pour prendre du recul et échapper aux flux de communication qui existent aujourd’hui. Il faut d’abord une très grand maîtrise de la langue ». Et c’est là tout le danger pour le journaliste qui risque de reprendre à son compte les mots des communicants parce qu’il n’en a pas d’autres. Elle voit dans les écoles de journalisme un moyen de former de très bons techniciens mais « c’est un formatage qui fait perdre la diversité des parcours ».

Finalement, lorsque l’on fait preuve de curiosité, d’empathie et d’honnêteté intellectuelle, on comprend assez vite les rouages de la technique journalistique. En revanche, la culture générale est un processus d’apprentissage qui demande du temps.

Extrait du site web de l’hebdomadaire Marianne

Comment se fait le choix des sujets 

« Tout l’intérêt de travailler avec un journal c’est d’adhérer à une oeuvre collective qui est une oeuvre démocratique », souligne la journaliste. Le fonctionnement d’un rédaction peut se résumer simplement. Avec un budget global, le rédacteur en chef, en accord avec l’équipe rédactionnelle, décide ce qu’il peut dépenser pour tel ou tel sujet. « A Marianne, nous attachons beaucoup d’importance à cette production maison de reportages photo ». Natacha Polony nous confie que c’est de cette manière que la rédaction cherche à se différencier. Au delà d’apporter du contenu éditorialisé à un lectorat, le rôle du journal est aussi de maintenir la profession de photojournaliste , tout comme le dessin de presse. 

« Choisir de parler de telle information plutôt que d’une autre c’est déjà l’exercice d’une subjectivité. On le fait en fonction de notre capacité à apporter quelque chose de différent ». C’est ainsi que se construit la ligne éditoriale d’un journal. Pour la directrice de la rédaction, il s’agit une cohérence intellectuelle. Il est important que le lecteur se retrouve dans les valeurs du journal mais « il faut avoir des courriers de lecteurs scandalisés. C’est cela qui créé l’attachement », précise Natacha Polony. Il savoir surprendre le lecteur, voire le bousculer. « Comme disait Jean-français Kahn, il faut que le lecteur soit d’accord à plus de 50 % avec ce qu’on écrit, en dessous, il n’achète pas le journal. Ce n’est pas nouveau, c’est Charles Peguy qui disait qu’une revue devait mécontenter 1/5 de son lectorat mais jamais le même cinquième », ajoute-t-elle.

Le véritable rôle d’un journal c’est de maintenir la capacité à débattre des citoyens. Quant aux chaînes d’info en continu, elles font aussi du tort au métier en faisant systématiquement appel à des chroniqueurs : « à partir du moment où vous avez des chaines d’info qui ont besoin de monopoliser du temps d’antenne avec des gens qui commentent, vous induisez un discours sur du vide qui abime toute l’image du journalisme. Dans la tête des gens, le mètre étalon du journalisme aujourd’hui, c’est le commentateur d’actualité sur la chaîne d’info continue. » 

L’enjeu du numérique pour la presse écrite  

« Le danger des réseaux sociaux c’est justement de ne donner aux gens que ce qu’ils attendent et  ce en quoi ils croient ». La journaliste pointe le fonctionnement des réseaux sociaux basés sur des algorithmes qui du contenu que les gens connaissent déjà, enfermant ainsi les utilisateurs dans un bulle cognitive. Ils perdent ainsi leur capacité à débattre en restant dans des schémas pré-construits.

En 2017, la rédaction a vécu un dépôt de bilan. C’est l’actionnaire Daniel Kretinsky qui rachète le journal. « Je ne sais pas si Marianne aurait pu passer au numérique sans un actionnaire solide. Le numérique coûte horriblement cher. Des petits journaux indépendants vont avoir du mal à rentrer dans cette course là ». C’est un modèle économique à inventer et force est de constater qu’ils ne fonctionnent pas pour tout le monde. Natacha Polony se refuse à courir après l’immédiateté véhiculée par les réseaux sociaux. « La contrainte économique nous oblige à être différent. Marianne était déjà comme ça en tant que journal papier et on a la même contrainte depuis qu’on est passé aussi au numérique ». C’est selon elle, cette exigence et cette rigueur qui font que le journal perdure. 

Pour conclure cet entretien, Natacha Polony conseille à tous les journalistes de cultiver la curiosité, « d’être là où ne vont pas les autres, de ne jamais se laisser aller à la facilité et au spectaculaire et de toujours s’intéresser à ce qui est à côté, ce qui n’a pas été vu ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Marianne, le site web

Marianne, la chaîne TV

Les personnes citées dans l’épisode

Taha Bouhafs
Jean-François Kahn
Louis Witter

Méthodologie pour préparer efficacement son reportage pour la presse

Découvrez une méthode pertinente pour trouver des idées originales et en faire des reportages à vendre aux rédactions.

Ecrit par Fred Marie
Photoreporter professionnel, auteur du livre et du blog "Photographe Stratège"