De photojournaliste à artiste contemporain, le parcours inspirant de Gérard Rancinan

Gérard Rancinan est artiste contemporain. Il réalise des fresques photographiques très grand format qui sont exposées dans le monde entier et vendues aux enchères.

« Je raconte absolument la même histoire, je fais des portraits de l’humanité, c’est mon credo, c’est mon travail. Je veux être ce témoin éveillé de métamorphoses, des changements, des bouleversements de notre société et peu importe la forme ».

Dans ce nouvel épisode du podcast, vous allez apprendre :

  • Le parcours de ce grand nom de la photographie contemporaine
  • à envisager la photographie comme témoignage
  • comprendre la place de l’image dans le monde de l’art
  • si la photo d’art est la continuité du photojournalisme

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Le parcours de Gérard Rancinan

« Je m’appelle Gérard Rancinan, je suis photographe. Pour certains je suis un artiste d’art contemporain mais avant toute chose, je suis photographe. Je fais partie de cette catégorie des gens qui ont « la prétention » ou peut-être juste l’ambition de laisser des traces en arrêtant le temps avec l’appareil photo ».

Gérard Rancinan a commencé en 1969 comme apprenti reporter photographe dans le journal Sud Ouest à Bordeaux. Il avait 15 ans et il tirait les photos pour le journal. « Pendant 3 ans j’étais l’apprenti, le petit bonhomme, en costume trois pièces, parce qu’il fallait bien s’habiller quand on était au journal, et qui tirait. J’ai appris la photographie comme ça, sur le terrain. Puis à l’âge de 18 ans, ils m’ont tendu ma carte de presse, j’ai pu faire ma première photo, le chauffeur m’attendait parce qu’à l’époque on avait des chauffeurs dans les journaux ». Le photographe est amené sur un scène d’accident de camion.

Sa photo, remarquée par Henri Amouroux, alors patron du journal, fera 5 colonnes à la une le lendemain : « Cette « une » ouvrait toutes les ambitions du monde. Et puis très vite, j’ai été rattrapé par la réalité, ou une humilité, c’est-à-dire que ces mêmes gens, une fois qu’ils avaient lu le journal, l’ont plié, l’ont froissé et l’ont jeté. Et je me suis dit : Mince, il faut tout recommencer ».

En décembre 1973, Luis Carrero Blanco, chef du gouvernement de Franco est tué dans l’explosion d’une bombe qui soulève sa voiture. L’assassinat est revendiqué par l’ETA dans une conférence de presse. Gérard Rancinan est envoyé sur place pour documenter l’événement. « Les Américains de Newsweek et de Time, étaient convoqués à cette conférence, dans le plus grand secret évidemment. Ils ont appelé Sud Ouest pour avoir un photographe. En fait, personne ne parlait anglais. Les photographes de l’époque n’ont pas pris ça au sérieux. Alors ils ont dit : on va envoyer le petit, et le petit c’était moi ».

Le photographe est ensuite contacté par l’agence Sygma, créée six mois plus tôt par Hubert Henrotte. En effet, une scission entre les actionnaires de l’agence Gamma, dont Hubert Henrotte était co-fondateur, l’a poussé à créer une nouvelle agence.  Gérard se souvient de son premier contact.  « On vient de démarrer, ça nous aiderait que tu nous donnes les photos de l’attentat et si tu nous les donnes, tu deviens notre correspondant ». C’est ainsi qu’il devient correspondant dans le sud-ouest pour l’agence Sygma. Très vite, Gérard Rancinan couvre de nombreux événements dans le monde entier. 

Envisager la photo comme un témoignage

« J’ai vite pris conscience que la photo était un témoignage. De ma première photo en NB à la une du journal à ma dernière photo qui s’appelle Golgotha, c’est la même histoire que je raconte. Je ne cumule pas des jolies photos. Je ne fais pas un opus de centaines de milliers de photos de toute ma vie. Mais je raconte une histoire, je raconte un fil tendu ». 

Gérard Rancinan aime à rappeler qu’il est avant tout journaliste. Il n’envisage pas son métier comme une mission. « Il faut faire attention, nous, les journalistes. C’est un métier où l’on doit juste essayer d’être un témoin, d’observer le monde, d’être le plus objectif possible ».

Évidemment, il reconnait que la notion d’objectivité est compliquée en photographie mais il ne voit en l’appareil photo qu’un instrument pour essayer de raconter l’histoire à travers ses « propres sentiments et analyses de discours »

Il faut avoir conscience qu’un photographe arrête le temps. Gérard nous explique à quel point ce pouvoir est « colossal : geler un moment, une idée, un personnage qui sera mémoire pour un autre ».

Lorsqu’il parle de ce pouvoir d’arrêter le temps, c’est sa façon de définir son métier, celui de photographe, bien au-delà des considérations techniques de prises de vue. « Même si le photographe fait une image avec son smartphone, s’il a conscience d’arrêter le temps, alors il en est le témoin ».

Comprendre la place de l’image dans le monde de l’art 

Il revient sur une photo réalisée en 2012 s’intitulant Riots. Il s’est inspiré pour cette composition d’une image faite lors de la bataille d’Iwo Jima : des soldats américains plantant le drapeau sur le mont Suribachi. 

Raising the Flag on Iwo Jima , photo réalisé le 23 février 1945 par Joe Rosenthal

Lors des émeutes qui ont suivi la mort de George Floyd, il a reçu d’un ami la photo de la Une du Los Angeles Times : « on voit des mecs sur une bagnole, qui tendaient des affiches, et non pas des drapeaux comme je l’ai fait. C’était non pas une réplique, mais c’était la copie conforme, inconsciente ». 

C’est ainsi qu’il envisage son métier, en tant que journaliste, photographe, reporter et artiste, il n’envisage ses images qu’en lien avec l’actualité.

« Je veux être cet artiste qui a été le témoin de son époque. Je suis à la fois Delacroix et Géricault, ce sont eux qui me portent sur leurs épaules ». Gérard Rancinan balaie d’un revers de la main la prétention qu’on pourrait y voir et s’attache à la notion de suiveur de ces grands noms de l’art. Il y voit une inspiration que chaque photographe doit incarner pour devenir « suiveur » de ces grands artistes et témoigner du monde. 

La photo d’art comme continuité du photojournalisme 

En 1999, il rencontre Pierre Cornette de Saint-Cyr . Celui-ci décide de mettre les photos de Gérard Rancinan aux enchères. Le succès est immédiat. Pierre Cardin l’invite alors à exposer dans son centre d’art à Paris. Le vernissage du projet « Urban Jungle » réunit 3500 personnes : « je me suis dit : c’est peut-être un autre univers ».

À la même époque, il est le témoin d’un fort ralentissement de la presse. Gérard Rancinan se lance alors dans le monde de l’art en exposant d’abord au Palais de Tokyo. Dès lors, les expositions de ses photographies s’enchaînent à l’étranger.

« Mon idée de ce métier c’est d’avoir une forme de pensée. Je n’ai jamais fait de photo, de sujet ou de thème qui ne soit pas relié à la pensée. C’est une extrapolation de ma réflexion ». 

Gérard rappelle qu’il ne faut pas confondre le monde de l’art, comme celui de la photographie, et le monde marchand de l’art. Il parle librement d’argent quand on le questionne sur ces images vendues aux enchères, à 100000 euros. Il rappelle que ces ventes sont exceptionnelles et, en l’occurrence, réalisées par un collectionneur.

Ce collectionneur a acheté la photo à un tarif moins élevé et décide de la mettre en vente à l’occasion d’une exposition. « Je touche 7% de ce prix de vente, à chaque fois qu’elle est vendue (à un autre collectionneur, par exemple), jusqu’à ce qu’elle entre dans le domaine public ».

Même si ses images génèrent beaucoup d’argent, il insiste sur le fait que ses fresques photographiques sont des grosses productions. Chaque image est l’objet de plusieurs mois de travail avec des équipes de stylistes, de maquilleurs, de techniciens, de figurants. Gérard Rancinan rappelle que l’argent n’est qu’un outil pour réaliser son art. 

« Il faut gagner une guerre économique, il faut essayer de donner de la valeur à sa photographie. Il faut oser les mettre à des prix élevés ». C’est une façon de montrer qu’on est sûr de soi, qu’on a confiance dans son travail. 

« Il faut croire en soi, dans son travail, dans ce que ça vaut, dans sa représentativité » 

 A la question « l’art peut-il sauver le photojournalisme ? »,  il nous répond dans un sourire : « Pourquoi pas ? »

Il en revient à la notion de témoin éclairé, à la fois artiste et reporter. Et dans ce sens-là l’art devient un soutien indéniable pour réinventer le photojournalisme. 

Gérard Rancinan appelle les photographes à « proposer autrement », parce qu’« après l’effacement viendra le renouveau ». 

Toutes les informations utiles de l’épisode

Gérard Rancinan

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Les photographes et journalistes cités dans l’épisode

James Nachtwey
Patrick Chauvel
Henri Amouroux
Hubert Henrotte
Gilles Caron

Raymond Depardon
Michel Laurent
Don McCullin
JR
Sebastiao Salgado

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Ecrit par Fred Marie
Photoreporter professionnel, auteur du livre et du blog "Photographe Stratège"